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REVUE BELGE
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PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE
TROISIÈME ANNÉE
1924
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PHILOLOGIE er D'HISTOIRE
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SOCIÉTÉ POUR LE PROGRÈS DES ÉTUDES PHILOLOGIQUES ET HISTORIQUES
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À Delphes
La statue d’Agias
(PL. 1)
La plupart des archéologues considèrent ce marbre comme une réplique d'un bronze de Lysippe. Je citerai : Th, Homolle, M. Collignon, G. Radet, G. Fougères, H. Lechat, E. Bourguet, Em. Preuner, P. Gardner, G. Cul- trera, P. Ducati, Fr. Poulsen.
Cette opinion doit être abandonnée et je me propose de détruire successivement, en suivant l'ordre chronologique, tous les arguments qui ont été présentés pour la justifier, tant ceux qu'on à formulés avant 1899, que ceux qu’a apportés la publication de l’épigramme de Pharsale. Jene ferai d'ailleurs que grouper en une argumentation continue des objections disséminées dans plusieurs travaux.
Lors de la découverte de la statue d’Agias (1894) (1), ce qui a frappé tout d’abord les archéologues, c’est la ressem - blance qui existe entre l’Ag'ias et l’Apoxyoménos du Brac- ci0 Nuovo (*), au point de vue du rythme et des propor- tions (). L'Apoxyoménos du Vatican étant généralement considéré comme l'œuvre type de Lysippe, nous sommes amené à contrôler la valeur de ce rapprochement.
L'identification de l’athlète trouvé en 18494, au Transté- vère, avec l’Apoxyoménos de Lysippe, était présentée par Braun, en 1850, comme une simple hypothèse. Les années ont répandu cette supposition, sans la confirmer, et l’on peut toujours faire valoir contre elle deux choses :
1° Le témoignage des anciens. Je l’invoquerai plus loin à propos de l’Ag'ias même. |
(1) Inventaire : TH. HomoLLE, Bull. corr. hell., 1899, p. 430. — Reproduc- tion : Fouilles de Delphes, t. IV, pl. XLIHI-XLIV. ‘
(2) AMELUNG, Sculpt. d. Vat. Mus., 1. [, p.86, pl. 11, n° 67.
(3) Tu. Homoze, Bull. corr, hell., 1899, p. 450.
D87 4103
4 H. PHILIPPART
2° L'absence de toute réplique. Il serait vraiment extraordinaire qu'une œuvre qui jouissait de la célébrité dont parle Pline ({) n’eût jamais tenté les copistes.
Or, il existe au musée des Offices à Florence un Apoxvo- ménos du milieu du 1v° siècle qui remplit parfaitement les conditions requises : les proportions de ce marbre sont conformes à celles qu’indiquent les textes latins et son importance est attestée par une dizaine de reproductions. Ada Maviglia (?) s’est servie avec succès de cette statue comme d’un point de départ pour retracer l’activité artis- tique de Lysippe.
Mais on peut aller plus loin et réfuter ceux-là même qui persistent à croire que l’Apoxyoménos du Vatican symbo- lise l’athlète lysippéen : autant un examen superficiel relève de ressemblances entre le marbre de Delphes et celui de Rome, autant une observation attentive met en relief de profondes différences. Il est impossible qu’une même main ait modelé ces deux corps, il faut renoncer à attribuer à un même artiste deux productions qui ont vu le jour à une centaine d’années d'intervalle. P. Gardner (À) nous à fourni à ce sujet une démonstration rigoureuse et d'autant plus intéressante qu’il ne cherche pas à contester le caractère lysippéen de l’Ag'ias.
Laïissons donc de côté l’Apoxyoménos et remontons aux auteurs anciens pour connaître le style de Lysippe :
1° Pour les proportions, il reprend le canon de Poly- clète, mais il l’améliore en rendant les statues plus élan- cées en apparence.
a) Cicéron, Brutus (86, 296) : ut Polycliti doryphorum sibi Lysippus aiebat, sic tu suasionem legis Serviliae tibi magistram fuisse.
Je remarque en passant que M. Collignon ne prêtait
(1) 34, 19, 13 : .…..destringentem se, quem M. Agrippa ante Thermas suas dicavit, mire gratum Tiberio principi : qui ..….transtulit in cubiculum ...cum quidem tanta populi romani contumacia fuit, ut theatri clamoribus reponi apoxyomenon flagitaverit, princepsque quamquam adamatum reposuerit.
(2) Lisippo, Rome, Loescher, 1914. Cf.S. Reinacu, Rev. arch., 1914, 2, p.157.
(3) The Apoxyomenos of Lysippus, Journal of Hellenic studies, 1905, p. 234-259.
A DELPHES 5
plus, dans son ZLysippe (1), un sens ironique à cé pas- sage, comme il le faisait dans l'Histoire de la sculpture grecque (?).
b) Rhétorique à Hérennius (IV, 6): ut Lysippus capuüt ostenderet Myronium, brachia Praxitelae, pectus Poly- cletium.
c) Pline (34, 19, 15) : Idem fecit Hephaestionem Alexan- dri Magni amicum, quem quidam Polycleto adscribunt, cum is centum prope annis ante fuerit.
Ce dernier texte est très important : il n’y avait pas une bien grande différence entre les œuvres de Polyelète et celles de Lysippe, puisqu'on pouvait les confondre, même quand il s’agissait de l'effigie d’un personnage qui avait vecu cent ans après Polyclète. Et cela ne doit pas nous étonner : les deux artistes étaient nés à Sicyone, ils appar- tenaient à la même école dorienne et nous savons que le disciple avait repris entre autres un sujet de son prédéces- seur le Kairos.
Dans l’Agias on ne retrouve plus rien du canon de Poly- clète. Sans doute, depuis la découverte de lApoxyvuiménos du Transtévère, on s’est fait de plus en plus à l’idée qu'une statue lysippéenne devait mesurer huit têtes, mais il faut reconnaître que cette conception est en contradiction avec les passages déjà cités et avec le suivant :
d) Pline (34, 19, 16) : Non habet latinum nomen symme- tria, quam diligentissime custodivit, nova intactaque ratione quadratas veterum staturas permutando, vulgoque dicebat ab illis factos, quales essent homines, a se quales viderentur esse.
Le sens de ces derniers mots, à se quales viderentur esse, a été beaucoup discuté. Littré est allé jusqu’à tra- duire : il avait représenté les hommes tels que l’idéal les montrait. L’idée est pourtant claire si l’on se rappelle le conseil que le peintre Eupompos donnait à Lysippe : natu- ram ipsam imitandam esse (*),et si l’on rapproche de notre
Paris 0 p.101: 2) T. II (Paris, 1897), p. 416,
( Le) ($) Pline, 34, 19, 12.
6 HN H. PHILIPPART
phrase une autre phrase de Pline (34, 19, 15): per quae proceritas signorum major videretur. Lysippe n'a pas copié mécaniquement des modèles d'atelier ; il voulait sur- prendre dans la vie l’attitude à donner aux statues, il a poussé le réalisme jusqu’à préférer à la vérité objective le naturel tel qu’il frappe l’œil humain. Il v a ici une alté- ration voulue de la ligne en vue de l'effet qui s'accorde bien avec le parti-pris d'éviter la perfection géométrique dans le temple grec ({). Gloria Lysippi est animosa effin- gere signa, dit Properce (III, 7, 9), et Quintilien écrit aussi (XII, 10, 9) : Ad veritatem Lysippum ac Praxitelem acces- sisse optime affirmant.
- Quant à la symmetria, Pline établit une gradation qui part de Polyclète, passe par Myron, quam Polycletus ….. in symmetria diligentior, et aboutit, sans solution de conti- nuité, à Lysippe, quam diligentissime custodivit.
On peut donc traduire : «Nul n’observa mieux que lui cette partie de l’art pour laquelle la langue latine n’a point de mot, la symétrie, en changeant par une méthode nou- velle les proportions carrées des anciennes statues (?); et il se plaisait à dire qu’il représentait les hommes non pas tels qu’ils étaient, à la facon des vieux maîtres, mais tels qu’on les voyait. »
La statue d’Agias ne produit pas du tout cette impres- sion d'harmonie parfaite que nous promet Pline : il y a, au contraire, une disproportion marquée entre la longueur des jambes, la largeur du buste développé à l’excès dans les limites de deux plans parallèles, et la petitesse de la tête. Le modèle n’est nullement responsable de ces défauts : nous sommes en présence d’un athlète idéalisé une centaine d'années après sa mort. D'ailleurs, aucune des œuvres qu’on s'accorde à attribuer, avec un certain degré de probabilité, à Lysippe ou à son école — statues d'Alexandre, d’Éros, d’'Héraclès, de Poseidon, bronze portrait d’un prince grec du musée national romain — n'offre un pareil système de proportions.
(4) W. H. GoopYEaR, Greek refinements, Londres, 1912. (*) M. CorrieNox, Lysippe, p. 102.
A DELPHES /
Photo Papajanopulos.
STATUE D’AGIAS
(Musée de Delphes)
8 H. PHILIPPART
2° De même. on ne trouve pas dans le style de l’Ag'ias le souci du détail, du fini, et le soin de la chevelure qui devraient le caractériser : Propriae hujus [Lysippe] viden- tur esse argutiae operum custoditae in minimis quoque rebus. — Statuariae arti plurimum traditur contulisse capillum exprimendo... (1).
Non seulement les cheveux sont manifestement traités avec négligence, mais la technique est ici celle du marbre et n’a nullement subi l'influence d’un original en bronze (?). Les imperfections du modelé et même de la ligne d’en- semble, de l'équilibre, apparaissent surtout quand on regarde la statue par derrière : les mollets sont anguleux, les formes épaisses (?), l'attitude est assez gauche. Ce n est pas cette œuvre qui marque l’affranchissement des plans parallèles, la conquête des trois dimensions, qui peut être contemplée avec autant de satisfaction de tous les côtés, et qui aurait poussé Pétrone (88) à répéter avec la légende que Lysippe était mort en s’acharnant à parachever un bronze. Enfin, et ceci est capital, les FépHiques font totale- ment défaut pour l'Ag'ias.
Et qu’on ne dise pas, pour expliquer ces contradictions entre les jugements des anciens et nos propres constata- tions, que l'effigie de Delphes n'est qu’une copie d’une œuvre de jeunesse ({) : l’original a été dédié à Pharsale vers 340 (?), c’est-à-dire précisément à l’époque où Lysippe déjà en pleine possession de son talent exécuta pour la cour de Macédoine la statue d'Alexandre enfant que Néron fit dorer (5).
(4) Pline, 34, 19, 15-16.
(*) TH. Homoze, Bull. corr. hell., 1899, p. 444, n. 1 : la chevelure «est seu- lement massée, et le bronze la détaille pour l'ordinaire par des traits de burin ». Cf. FR. Pouzsex, Delphi (Londres, 1920), p. 284,
(3) H. LEcnar, Rev. ét. anc., 1914, p. 191, cf. Ém. BourGver, Delphes (Paris, 1914), p. 199.
(+) H. Lecuar, Rev. et. anc., 1914, p. 194. Cf. P. Ducari, Arte claxsica (Turin, 1920), p. 504.
(®) ln. Homo, Bull, corr. hell., 1899, p. 445; M. CoruiGxox, Lysippe, p. 24; Ex. BourGuer, Delphes, p. 200.
(6) Pline, 34, 19, 14.
A DELPHES 9
I] reste à discuter une donnée de fait.
Sur la face antérieure de la base dans laquelle était encastrée la plinthe de la statue, on lit l'inscription sui- vante : |
TpÜTOs OÂüuUTIOA TAykpATIOV, Papodie, vikauis, ’Ayia ’Akvoviou, yñs dm OeUOaid,
nevräkis ÉV Neuéoi, Tpis TTUO10, mevrükis lo8uot Kai DV OÙUdEIÏS TW OTÂDE TPOTUÎU XEPUWV (1).
En 1900, E. Preuner a publié une étude intitulée Æin delphisches Weihgeschenk, que M. Th. Homolle annonça en ces termes : «.., M. Preuner, mis en possession par M. Georg Loeschcke d’une copie du journal de voyage de Stackelberg en Thessalie, y découvrit avec une joyeuse surprise le commencement de l’épigramme d'A g'ias,accom- pagné de la signature de Lysippe. De ce fragment il en rapprocha très habilement un autre, publié par MM. Pri- dik et de Sanctis, insignifiant en soi, mais précieux pour la restitution du texte, car il montrait que l'original, mal reproduit par Stackelberg, ou par un copiste maladroit, était gravé oToiyndôv. M. Preuner à obtenu ainsi le texte suivant :
mpÈTos OÀÂvuTIA TOAYkKPUTIOV, PAPOGE, VIKais, "Ayias Akvoviou, yñs dr OEeooakiag, nevtükis év Neuéoic, T60a TTÜG10, mevtükis ‘loBuoî Kai OV OUdEIS TW OTÂÎOE TPOTOÏU EP V. AvoinT|os ZikuwWvioç ÉToOINGEv. » |?)
Bien que nous ne devions cette dernière épigramme qu'a une série de copies et de restitutions, puisque l’inseription déchiffrée par Stackelberg en 1811 a disparu, je ne mettrai pas en doute son authenticité, mais je m’attacherai à mon- trer la fragilité de la preuve qu’on a prétendu en tirer. On a dit, tenant pour démontrée l’antériorité de l'inscription de Pharsale : « I1 y avait à Pharsale un autre monument
(4) Bull. corr. hell., 1897, p. 592. (2) Bull. corr. hell., 1899, p. 422, cf. H. LEcnar, Rev, et. anc., 1900, p. 195-208.
10 H. PHILIPPART
honorifique, consacré par Daochos, et semblable au monu- ment de Delphes. La statue d’Ag'ias y avait également sa place; maïs cette fois c'était un bronze signé de Lysippe. Donc le groupe original était à Pharsale, et non point à Delphes. Le grand sanctuaire d’Apollon ne possédait que des copies en marbre des bronzes pharsaliens... (1) »
Je crois au contraire, avec M. Paul Wolters (?), que le monument de Delphes est antérieur à celui de Pharsale et que, par conséquent, l’Agias de Delphes ne peut pas être une copie de celui de Pharsale :
4° Les dimensions de l’offrande de Daochos ont été cal- culées d’après celles du trésor des Thessaliens qui existait déjà et qui devait abriter les neuf statues à Delphes: il serait extraordinaire que le contraire fût vrai et que ce trésor eût pu contenir exactement une série d’effigies dont l’ensemble avait été créé pour Pharsale.
2 Les épigrammes {*) ont été composées pour Delphes et non pour Pharsale :
a) La VIITI, celle de Daochos II, contient la dédicace à Apollon :
Tade dwpo oThOEv Poifw dvaxTi FÉVOS Kai TATPIdA TIMDV.
b) La IIIe, celle d'Agias, et la VIS, celle de Daochos Er, citent la ville natale, Pharsale, ce qui ne convient qu’en dehors de la Thessalie :
TpÈTOs OAUUTO TarkpaTiov. Papode, vikais ‘Ayia Akvoviou, yñs àrd OeTTaliag.….
Aüoxos ÂAryia eiui, Tatpis Papoalos, 4TAONS Oecoakias dpEas, où Bi AAA vouUWw...
c) On a conservé les restes d’un quatrain de Pharsale qui manque à Delphes ({). |
Enfin : d) la IV* épigramme ne pouvait être la même à Delphes et à Pharsale, car celle de Delphes se borne à
(1) M. Cocri6xow, Lysippe, p. 23. Cf. FR. PouLusex, Delphi, p. 281. (?) Sitz. der Akad. zu München, 1913, p. 40-50.
(8) Bull. corr. hell., 1897, p. 592-594.
(*) Bull. corr. hell., 1899, p. 493.
A DELPHES te
La
dire que Télémachos a remporté autant de victoires pythiques que son frère Agias :
KA TOÛdE OUAdÉA POS ÉDUV, ApiBUdV dE TÜV AUTOV NuaOi TOÎS AUTOÎÏS ÉXPÉPOUUL OTEPÜVUWV.
Or l’épigramme de l’Ag'ias en indique trois à Delphes et cinq à Pharsale :
mevTükis ÉV Neuéa, Tpis TTUB10, mevrükig lo 8uof... rrevTäkig Êv Neuéoic, TÔ000 TTÜG1o, revrükis ‘loBuot..
C’est d’ailleurs cette différence de texte qui fournit la preuve décisive de l’antériorité de l'inscription de Delphes. Le premier vers est excellent, le second est mauvais. Il est certain que ce n’est que la correction, légitime ou non, de Tpis en TÜ0€ qui a amené cette rédaction bizarre : TEVTÜKIG... TOOO.. TEVTOKIG.. Un poète, chargé d’exprimer l’idée telle qu’on la trouve à Pharsale, se serait contente d’énoncer une seule fois le nombre nevrükis. Et si l'on ne peut admettre que la rectification forcée du T600 de Pharsale ait préci- sément donné le vers de Delphes qui est bon, par contre, il est tout naturel de supposer que l’ambitieux Daochos ait refait dans son pays, en grossissant le chiffre des victoires agonistiques de ses ancêtres, un monument qui flattait l’orgueil national. Et cette fois, il ne s’est plus adressé à un sculpteur local, dont l’histoire n’a pas conservé le nom, il a confié au célèbre bronzier de Sicyone l’exécution de l’œuvre dont il attendait l’immortalité.
La statue delphique d’A2'ias n’est donc pas une réplique d’un bronze de Lysippe. Les copies pouvaient se multiplier à l’époque alexandrine ou gréco-romaine, mais au 1v° siècle, l’Hellade enfantait trop d'artistes, manifestait, jusque dans les produits de l’art industriel, vases, terres cuites ou bas-reliefs funéraires, un trop grand souci de variété (1), pour accepter, dans le riche sanctuaire d’Apollon, autre chose que des originaux. Et, dans ce cas-ci, le dieu n’était pas le seul intéressé : Daochos, l'ambassadeur de Philippe, aurait-il toléré que sa propre effigie fût négligemment
(*) Ant. KÉRAMOPOULLOS, Delphes (Athènes, 1909), p. 22-23. La réponse de Em. Bourguet, Delphes, p. 200, est insuflisante.
12 H. PHILIPPART
reproduite d’après le modèle que venait de créer Lysippe? Celui-ci, de son côté, aurait-il abandonné à un marbrier maladroit, l’année même où il modelait l’Alexandre à la lance (), l'exécution d’une réplique qui devait se placer à côté des chefs-d'œuvre les plus appréciés?
H. PHILIPPART.
(4) Cu. Picarp, Rev. arch., 19114, 1, p. 267 : « ...V’Alexæandre à la lance a pu être exécuté vers 334-333. » M. Collignon, Lysippe, p. 20, admet que le monu- ment de Delphes « avait été élevé entre les années 338 et 334 ». Cf. Fr. Pou1.- SEN, Delphi, p. 268.
Liste d’éphèbes athéniens de 128 127
L'inscription que nous publions semble être restée iné- dite, bien qu'elle se trouve depuis nombre d’années dans la cour du Musée épigraphique d'Athènes (inventaire, n° 64). La provenance en est inconnue; on sait seulement que le texte faisait partie de la collection de la Société archéologique.
Le texte est gravé sur marbre bleuâtre de l'Hymette. Il est incomplet de partout, sauf à gauche (hauteur, 0.88 ; lar- geur, 0.38; épaisseur, 0.15. Lettres de 0.005 à 0.01, à ren- flements AMTToZ (barres légèrement divergentes).
C'est une liste de noms. Ces noms sont ceux d’éphèbes rangés par tribus : la liste est suivie d’une couronne où est gravé le nom du pédotribe. De plus, beaucoup de ces noms reparaissent dans le catalogue d’éphèbes qui suit l’inscrip- tion de la Pythaïde de l’année où Atiovuoios uerà Auxkiokov était archonte à Athènes, c’est-à-dire de 128-127 (1, Nos deux documents sont contemporains, cela n’est pas dou- teux, et se complètent mutuellement : comme l'avait vu Colin, tous les éphèbes n’accompagnaient pas la Pythaïde et ils n’y sont pas rangés par tribu, contrairement à ce qui à lieu dans notre liste, qui a l’avantage de nous faire connaître les dèmes des éphèbes, ou tout au moins leur
(4) Cou, BCH, XXX, 1906, p. 226; Le culte d'Apollon Pythien, p. 72, n° 9 (pl. 1); Fouilles de Delphes, I, 2, 24 = SIG*, 697E, qui ne reproduit que l'intitulé de ce document, non la liste d’éphèbes. Pour la date de cet archonte, cf. Kozse, Die attischen Archonten von 295/292-31/30 v. Chr., Abhandl. der Gesellisch. der Wissensch. zu Gôttingen, Phil.-hist KI,, neue Folge, X, 4, 1908, p. 76; 1G, IR, 4, 1, p. 20; SIG*, 733, col. 1; GraNpor, Chronologie des archontes athéniens sous l'Empire, Mém. de l'Acad. de Belgique, NI, 1921 (4°), p. 40.
14 P. GRAINDOR
tribu. Notre texte nous donne aussi quelques variantes pour l'orthographe des noms déjà connus.
[TTavbtovidos]
CLT YCT LES DU AT L ri RENE RER [Ta lmeÿc, ————————— [TTaljavieus, l'Eotiaios Dio]kpätou (?) Taavieüc, 5 [Aelwvridoc Mnvodwpoc ‘Hpakkeidou KolwvñBev, NiKkiaç Etpnuidou Kpwrmidnc, "’AyéAaoc ’Ayeldou é£ Oïou, TToAvaivetoc ‘Aubük\ou ZkauBwvidnc, 10 ’AmoÂ\6dotoc ZBeviou 2 HTTLOc, Tiuokpatncs AÂerdvôpou TTotaäuioc, Aioxükos Aioxükou “YBadnc, Zwoifios TéAwvoc “YBddns, TIrloÀjJeuaidoc 15 Atookoul pià Inc ’ApioTok\éoOU PAuerc, ‘Aënvayé|pals TTuppivou Kubavridnc, Néwv Duokptou Oivaioc, OecokAñs EdBukléouc Bepevikidng, NikokAñs AnuntTpiou PAueuc,
20 Duuwvidns ApiotTouévou TTpoomdAtios,
Eduaxidns ‘Apiotdvdpou ‘ExaAñ@(e)v. AMovüoios Movuoiou TTpoomdATios, ’AkauavTidoc Tiuokpdtns Oeoddpou Xokapye[üc], 25 Oeddwpoc Atovuoiou KepaAñBev,
Mevekpdtns Auxéppovos XoA|apyeüs], "OAuumédwpos Adtokkéouc Oo[pikoc],
Eüvwidnç Anuntpiou Eitel oc], ZTpatôvikocs Oeoyévou”Ep{uoc] 30 ‘H Bouir ‘O duos TÔv TudoT|pij- [Bnv Niklw[va ’AXé|- [Ados Bnpu|- [Tiov|.
[Oivnidos] ’Avt[iuaxoc Nikiou](?) — — AVOIR EE ER
[Kekponidoc] Knpio6dwpoc [Anuntpiou] — Aôdotoc ‘“Hparke[idou|— — AMovüotioc Atovuo — — — — ZnvodotTog OEeod — — — —
"Attaloc ’Adpdoto|u] — — —
“AroAdvioc Atovul oiou]— — ’ApiotTiwv EdbéEou M{elteüs] AeivorkAñs Pioot/pätou]. — PavokAfñc TTpwroylévouc] (?) Duvridnc ‘Innldpxoul — — ‘ro ewvridoc]
‘Apiotôovik|os Auoiudxou] — Teiois Di — — -— — — — — Anulayépas Edeudéuou] (!?)
Notre liste, de même que les documents similaires anté- rieurs à l'Empire, était précédée d’un décret en l’honneur du pédotribe et sans doute aussi du cosmète ou d’un autre fonctionnaire éphébique : si le pédotribe était le seul per--
LISTE D'ÉPHÈBES ATHÉNIENS 15 sonnage honoré, la couronne qui sert de cadre à son nom n'aurait sans doute pas été gravée tout contre le bord gauche de la stèle, mais au milieu de celle-ci. D’après la largeur de la stèle il devrait y avoir au moins trois cou- ronnes. Ce décret, comme l'attestent les 11. 30 sq. avait été voté par ia Boulè et le Peuple.
Nous désignons par P le texte de Delphes, par PA la Prosopographia Attica et par NPA les suppléments de Sundwall à cette Prosopographia (1).
Col. I, 1. 3. La restitution |‘Eoriaios Piolkpätou est empruntée à la col. I, 1. 24 du texte de Delphes; elle n’est que possible : nous ne possédons pas tous les noms d'éphèbes. En tout cas, on ne peut songer à Néon, fils de Philokratès, ni à Diodotos, fils de Philostratos, dont les noms figurent en entier sur notre liste comme sur celle de Delphes.
L. 6. Cf. P, I, 48. C’est à tort que NPA, p. 128, donne comme dème KoAkuteus à Mènodôros et considère PA, 6470 ([Hèra/kleidès, f. de Mènodôros, Kollyteus) comme son fils.
L. 7. Cf. P, II, 20 et NPA, p. 134. Notre éphèbe pourrait être le petit-fils du Nikias Kpwridns connu par une liste d'épidosis de 183-182 (1G., II, 983, col. I, 69 — PA, 10806).
L. 9. Cf. P, II, 41 (NPA, p. 144). Son fils fut éphèbe en 101-100. Cf. PA, 733.
L. 10. Cf. P, II, 33 et NPA, p. 19, où l’on restituera > 8e|viou]. | |
L. 11. Of. P, II, 37 et NPA, p. 160. Un Mekirwv Tiuo- kpatTouç Îlorduwos est connu comme éphèbe en 105-104 (PA,9845) : ce pourrait être le fils du nôtre.
L. 15. Cf. P, I, 30. où le patronymique est orthographié _ Apiotokkéous et NPA, p. 63. C’est sans doute le même que le kleidouque Dioskouridès, fils d’Aristoklès (ROUSSEL, BCH, XXXII, 1908, p. 398, n° 202) : en tout cas, il est sûr maintenant que l’éphèbe n’a rien de commun avec un [Dioskou]rid[ès] de Marathon (RoussEeL, ib., n° 203).
Bad6nCfsP,11;30'et NPA; 'p. 5!
LM CLIP AT, 40 et N PAS DH A139
(4) Suxpwazz, Nachträge zur Prosopographia Attica, Helsingfors, 1909.
L
16 P. GRAINDOR
L. 19. Cet éphèbe est sans doute un descendant du Niko- klès Phlyeus connu en 232-931 (PA, 10908).
L. 21. Le marbre porte Exkakn6nv. Cet Eumachidès est sûrement le fils d’Aristandros, fils d'Eumachidès, vain- queur aux Théseia, vers 160 (PA, 1646).
L. 22. Notre liste mentionne peut-être deux éphèbes du nom de Dionysios, fils de Dionysios (cf. col. IT, 1. 6 : Ato- vüuo10ç Movuo!iou]|?); la liste de Delphes n’en connaît qu’un : dans la col. II, 1. 34, on trouve bien. ... [Atov]uoiou, mais il n’est pas sûr que le nom qui manque ici soit Dionysios. On pourrait aussi songer à Theodôros, fils de Dionysios, connu par notre liste, col. I, 25.
L. 24 Un Timokratès, de la même tribu, est inneuç en 106-105. Cf. NPA, p. 160.
L. 27. Pythaïs, femme d’Autoklès de Thorikos, apparte- nait probablement à la même famille. PA, 12337 (date inconnue). |
L. 33. Pour le nom du pédotribe, cf. P, 11.
(GOoLSET:
L. 1. On peut songer à la restitution ‘Avr/iuaxos Nwxiou]. Cf. P, II, 27 et NPA, p. 16. Mais cette restitution ne con- viendrait pas pour la ligne qui suit : la cinquième lettre commence par une haste horizontale, tandis que le u a les barres externes divergentes dans notre texte.
L. 4. Pour la restitution, cf. P, I, 20 et NPA, p. 109. Le même était ruôaiotis mais en 138-137 (pythaïde de Timar- chos. Fouilles de Delphes, III, 2, 11, 19. Pour la date, cf. 1G, IT?, 4, 1, p 20).
L. 5. Restituée d’après P. I, 99. Cf, NPA, p. 54.
L. 7. Cf. P, III, 19 — NPA, p. 82, où il faut évidemment restituer [Z]nvodo[tos Oeod] — —
L. 8. Cf. P, I. 42 et NPA, p. 40.
L.9. Cf. P, III, 24 et NPA, p. 93, qui a peut-être tort de supposer, vu la fréquence du nom cet l’absence de dème, que cet éphèbe doit être identifié avec le oOuotTpatTiwTns homonyme, Fouilles de Delphes, IIT, 2, 28, col. IV, 13 (archontat d’Agathoklès, 106-105. Cf. IG, IT?, 4, 1, p. 22).
L. 10. L’éphèbe est connu par P, III, 22. Sur ce person- nage qui fut aussi prêtre de Sérapis en 114-113 et polé-
LISTE D'ÉPHÈBES ATHÉNIENS | dr
marque en 96-95, cf. Roussez, BCH, 1. 1.. p. 314, n° 84: D nrunA4ts NPA D207; IG, II; 4, 1 ,;p..23:
L. 11. Le nom de cet éphèbe est orthographié AivokAñs HP LP OS ACFANPA" Do.
L. 12 Un Phanoklès de la même tribu est connu au ivesiècle. Cf. PA, n° 14049. Pour le nom du père, il semble qu'on ne puisse restituer que Tpwroy{[évous] : après le pre- mier 0, il subsiste l’extrémité de la haste horizontale supé- rieure d’une lettre qui ne peut guère appartenir ici qu à un Ÿ.
L. 13. L’éphèbe est connu par P, II, 44. Cf. NPA. p. 168.
L. 15. Cet Aristonikos mentionné aussi dans P, I, 23, fut nuôaiorns mais en 138-137 (archonte Timarchos). Cf. Fouilles de Delphes, III, 2, 11, 1# et NPA, p. 30.
L. 16. Dans P, III, 18, il faut, semble-t-il, restituer le nom de cet éphèbe [Teïîlois fi] — — bien que la copie de Colin indique une lacune de six lettres avant -o1.
L. 17. Deux restitutions sont ici possibles : Anu[ñTtpioç An]-— — (P, 11, 19 — NPA, p. 48) ou Anulayopas EùBudouou] (P, II. 48 — NPA, p. 41) : les vraisemblances sont en faveur de la seconde; ce Démagoras est le seul des deux pour lequel nous soyons sûr qu’il appartenait à la tribu Hippothontis. Cf. PA, n° 5569 avec la restitution de NPA, 1. 1. Du reste, on croit distinguer sur le marbre l’extré- mité supérieure d’un à après le pu.
La liste de Delphes comprenait 69 noms; la nôtre en ajoute 15 nouveaux, ce qui porte à 84 au moins le nombre des éphèbes de 128-127.
PAUL GRAINDOR.
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L'emplacement
de la bataille de la Sambre. (57 avant J.-C.).
Où les Belges ont-ils été vaincus par les Romains ?
Telle est la question qui préoccupe, depuis des siècles, le monde historique, sans que jusqu’à ce jour, on soit parvenu à lui trouver une réponse satisfaisante. Celle-ci, d’ailleurs, ne pourrait être donnée avec quelque possibilité de rallier tous les suffrages, que moyennant une concor- dauce parfaite des lieux présumés avoir été le théâtre de la bataille, avec le texte des « Commentaires de la Guerre des Gaules » de Jules César, seul document authentique que nous ayons là-dessus. Interrogeons-le donc, mais sans parti pris, à l'encontre de certains historiens locaux de la Sambrie, torturant ce texte pour étayer leur thèse. : Après avoir raconté sa marche triomphale à travers la majeure partie de la Gaule, le général romain nous dit qu'ayant reçu la soumission des Ambiani, il s’informa auprès d’eux du caractère et des mœurs des Nerviens ; on lui apprit qu'ils ne permettaient aucun accès chez eux au commerce étranger ; qu’ils rejetaient l'usage du vin et des autres superfluités propres à énerver les âmes et affaiblir le courage; qu'ils étaient remplis d’indignation pour la conduite de leurs frères du midi(!)}, auxquels ils repro- chaient de s’être làchement donnés aux Romains et d’avoir ainsi renoncé à la valeur de leurs pères; qu’enfin, ils avaient résolu de n’envoyer aucun député au conquérant et de n’accepter la paix à aucune condition. César, acculé ainsi à la nécessité de leur faire la guerre, part avec huit légions à la rencontre des Nerviens et de leurs alliés.
(4) Rémois, Trévires, etc.
20 G. BOULMONT
Après trois journées de marche sur les frontières méri- dionales de la Nervie, César, parvenu apparemment aux environs de Rance ou de Sivry, apprend, d’indigènes faits prisonniers en cours de route : 1° que la Sambre n'était qu'à dix mille pas (environ 15 kilomètres) de là, et que les Nerviens, réunis aux Atrébates et aux Véro- mandois, leurs voisins, s'étaient postés de l’autre côté de la rivière, pour y attendre l’armée romaine; 2° que les Atuatiques étaient en route pour les rejoindre; 3° que les femmes et tous ceux que leur âge rendait inutiles, avaient été placés dans un lieu sûr, défendu par des marais, et inaccessible à une armée (!).
César envoie immédiatement une reconnaissance, ayant à sa tête quelques centurions, à la découverte du campe- ment de l’armée des Belges, avec mission de choisir, à peu près en face, l’endroit le plus avantageux pour y camper lui-même. Il nous décrit comme suit l'emplacement choisi : « C’était une colline qui, depuis son sommet, s’abaïssait régulièrement vers la Sambre. Sur le bord opposé s’éle- vait une autre colline, ayant une même déclivité. Son versant inférieur était nu et découvert et aboutissait à la rivière par une plaine d'environ deux cents pas; mais le haut était garni de grands arbres, dont le feuillage épais arrêtait la vue et empêchait de découvrir ce qui s’y passait. Au dedans de ces bois, les ennemis se tenaient cachés (?) ».
Malgré la clarté apparente de ce texte et après tant de publications consacrées à ce sujet, il existe une telle diver- gence de vues entre celles-ci, que les historiens les plus autorisés de notre époque en sont encore à se demander en quel endroit précis a dû se dérouler le drame de la bataille de la Sambre où faillit sombrer la fortune de l’heureux conquérant des Gaules.
En effet, sans tenir compte de ceux qui, comme Namèche, se bornent à mentionner les opinions en cours, les uns, à
(1) César, IL, XV-XVI.
(?) Collis, ab summo æqualiter declivis, ad flumen Sabim, quod supra nominavimus, vergebat. Ab eo flumine pari acclivitate collis nascebatur, adversus huie et contrarius, passus circiter ducentos, infima apertus, a superiore parte silvestris, ut non facile introrsus perspici posset. Intra eas silvas hostes in occulto sese continebant (César, Il, XVIII).
BATAILLE DE LA SAMBRE a
la suite de Des Roches (1) et de Dewez (?) et plus récem- ment de Kaisin (*)}, Gantier (4), etc., placent encore le
s
théâtre de cette bataille à Presles et aux alentours; d’autres, à l’exemple de Baert (5), Van der Elst(6) et Wauters (7), adoptent, plus ou moins timidement, l'opinion que cet événement mémorable a dû avoir lieu entre Thuin et la frontière française; d’autres (et ce sont les plus nombreux) croient devoir s'arrêter à Haumont, opinion émise dès le xvir siècle par les pères Bouchez (5, et Ruteaux (?), reprise au xvrri* siècle par le père Wastelain (10), puis préconisée au xix° siècle par le général Renard {ft}, Moke (!?), Schayes (!3) et les auteurs français, comme le général de Creuly, Dinaux, Piérart, Napoléon III, etc., plaidant tout naturellement pro domo, s’évertuant à situer sur les bords de la Sambre française le théâtre de la bataille où s’effondra l'indépendance de la Belgique (14).
Cependant, cette question est-elle réellement insoluble ? Une exploration plus attentive des terrains qui ont pu être le théatre de la bataille, ne peut-elle servir de base à une nouvelle hypothèse, plus vraisemblable que celles émises jusqu'ici ? Nous avons osé le croire.
(4) Des Rocnes, Histoire ancienne des Pays-Bas autrichiens, édition de 1787, II, 287.
(2) Dewez, Bull. de l'Ac. Roy. de Belg., année 1820, IE, p. 237; Hist. géne- rale de la Belgique, édit. 1826, p. 148.
(3) Kaïsin, Doc. et Rapp. de la Soc. arch. de Charleroi, 1903, t. XXVI.
(4) GaNTIER, La Conquête de la Belgique par César, 1882, p. 107.
(5) BaErr (d’après Roulez), Mém. sur la Camp. de César, 1833, p. 58.
(5) Van per ELsr, Doc. et Rapp. de la Soc. arch. de Charleroi, t. I, p. 119.
(7) Waurers, Nouvelles études sur la Géogr. anc. de la Belgique, 1867.
(S) Ecmius Buceri. Belgium rom. eccles. el civile, 1655, p. 612.
(*) RurTeaux, Annales de la province de Haynau, 1648, ch. VI, p. 33.
(10) WaAsTELAIN, Description de la Gaule Belgique, 1751, IV, p. 20.
(11) Renar», Histoire politique et militaire de la Belgique, 1849, T, p. 414.
(2?) Moke, La Belgique ancienne et ses origines, 1855, p. 172.
(15) Scnaxes, La Belgique et les Pays-Bas, avant et pendant la domination romaine, 1858, 1, p. 349.
(44) Comme échantillon de trop ingénieuses étymologies, consulter : V. GAn- TIER, La conquête de la Belgique par Jules César. Buxelles, Office de Publicité, 1832, notamment p. 161. — J. Kaïsin, Notre opinion sur la Bataille de Presles — tome XXVI des Documents et Rapports de la Société archéologique de Char- leroi. — Prérart, Recherches historiques sur Maubeuge et son canton, 1851, p. 410 et suiv. — Mixox, Haumont el son abbaye, 1895, chap. VE.
22 G. BOULMONT
Après nous être astreint à prendre connaissance de tout ce qui avait été publié jusqu'ici d’'important sur la matière, et avoir entrepris de contrôler sur place les con- clusions des auteurs consultés, il nous est bientôt apparu que l’une des principales causes de leurs divergences de vues devait être la désinvolture avec laquelle la plupart d'entre eux placent l2 camp des Belges sur la rive gauche de la Sambre ou sur la rive droite, selon les besoins de la thèse qu'ils entreprennent de défendre. Citons. entre autres, notre savant historien militaire, le général Renard, qui, pour avoir exploré, semble-t-il, beaucoup trop super- ficiellement la haute Sambre belge ({) et adopté alors la localité d'Haumont comme l’endroit témoin de cette lutte gigantesque, est forcément amené à y placer ensuite, en dépit de la logique la plus élémentaire (ainsi que nous le prouverons bientôt) le camp de Boduognat sur la rive droite de la Sambre. Celle-ci, en effet, non pas à Haumont même, mais un peu en amont, au village de Saint-Remy- Mal-Bâti, est la seule rive qui, dans cette région, rappelle quelque peu la description que César nous fait des abords du camp belge, menant en pente très douce à la rivière.
Quelques années plus tard, le général de Creuly, dans sa Carte des Gaules, et à sa suite, Napoléon III, dans son Histoire de Jules César, firent leur la thèse du général Renard, si flatteuse pour l’amour-propre national fran- çais (?).
Ce procédé est évidemment très commode, mais il est peu conforme aux règles de la saine critique historique.
Avant toute autre recherche, il fallait déterminer au
(*) ReNaRp, 0p. cil., 1, page 416 (en note) : « J'ai examiné avec soin (dit-il) les rives de la Sambre au-dessous de Charleroi, et j'aftirme qu'aucune localité ne répond à la description qu'en font les « Commentaires »; la nature des rives s'oppose également à ce que l’action ait eu lieu en amont de Charleroi. »
(?) Pour donner plus d'autorité à cette thèse, Napoléon IIT, de concert avec la Commission de la topographie des Gaules, sa très humble servante, fit insérer cette note au Moniteur du 25 novembre 1861 : « M. le général Creuly et M. Bertrand ont suivi en barque et exploré le cours de la Sambre dans toute l'étendue du pays indiqué par le texte. Il résulte de leur rapport que les hauteurs d'Haumont répondent seules aux particularités consignées dans les Commentaires. Frappée des raisons qu'ils ont fait valoir, la Commission a placé à Haumont le lieu de la bataille. »
BATAILLE DE LA SAMBRE 23
préalable sur quelle rive de la Sambre devait logiquement se trouver le camp de Boduognat, César n'ayant pas jugé expédient de nous l’apprendre.
Or, il est généralement admis aujourd'hui que les Ner- viens occupaient la contrée s'étendant entre la Sambre et l’Escaut, et que l’Entre-Sambre-et-Meuse n’était habitée que par certains de leurs clients, tels que les Gordunes, les Lévaques et les Centrons. D'autre part, nous savons par César lui-même qu'à son approche les Belges avaient caché les membres faibles de leurs familles en un refuge sûr, entouré de marécages et inaccessible à une armée ennemie.
Comment done pourrait-on concevoir que Boduognat, au lieu de barrer aux envahisseurs de sa patrie les passages pouvant donner accès au refuge susdit, ait fixé son campement sur la rive droite de la Sambre, laissant ses ennemis maîtres de la rive gauche et libres d'évoluer ainsi à leur guise, en pleine Nervie, au nord de la Sambre ?
Le simple bon sens s'insurge contre une telle supposition et nous oblige à admettre que le camp de Boduognat ne pouvait se trouver que sur la rive gauche de la Sambre.
D'ailleurs, si on s’obstinait à vouloir situer ce camp sur la rive droite, comment serait-il possible d'expliquer que les Tréviriens, ayant, ainsi que le raconte César, fait volte-face à la vue des Nerviens maîtres momentanés du camp romain et de la panique des légionnaires, aient pu s'enfuir vers leur pays (domum contenderunt, dit César) ? Si le camp romain, envahi alors par les Nerviens, se fût trouvé sur la rive gauche, il est de toute évidence que la fuite des Tréviriens n’eût pu s’effectuer que dans la direc- tion de Mons-Bavay.
Dès lors, notre tache se simplifie singulièrement; elle se réduit à rechercher quel est le site de la rive gauche de la Sambre se rapportant le plus exactement à la description minutieuse que César nous faite des abords du camp belge.
Or, si étalant sous nos yeux les cartes de l’Institut cartographique militaire belge donnant le cours de la Sambre de Jeumont à Charleroi, nous y examinons la topographie de la rive gauche, nous n’y rencontrerons qu'une seule localité riveraine, Sars-la-Buissière, nous
24 G. BOULMONT
présentant un site absolument conforme à la description que fait César de l'assiette et des abords du camp de Boduognat.
En effet, dès qu’on a franchi le pont de Sambre (ancien gué) à Fontaine-Valmont, distant de quelques pas de la station du chemin de fer dans la direction de l’est, on se trouve, sur le territoire de Sars-la-Buissière, à l'entrée d’une belle plaine herbeuse, d’une largeur moyenne d’en- viron 300 mètres, équivalant aux deux cents pas romains des « Commentaires ». De forme presque demi-cireculaire, la plaine se déploie entre la rive gauche de la Sambre et le pied de la colline dont le sommet, ? kilomètres plus haut, a dû supporter le camp de Boduognat. Cette colline, en pente très douce et régulière (inclinaison moyenne de 0%03 par mètre), commençant à la courbe de niveau de 193 mètres, s'élève jusqu’à 188 mètres d'altitude. Au delà de la ferme du Sarty, après un léger rétrécissement invi- sible à l’œil et à peine appréciable à l’aide des instruments de géodésie, la plaine ne tarde pas à prendre une assiette plus caractérisée encore sous forme de prairie basse et submersible, indiquant nettement par ses limites celles des débordements de la Sambre à la mauvaise saison, lesquels couvrent ainsi alors exactement les deux cents pas (passus circiter ducentos) des « Commentaires ». Enfin elle vient expirer aux pieds de l'oppidum de Grignart, recon- naissable aujourd’hui de très loin grâce à son châtelet moderne, porté par les soubassements rocheux de l’antique forteresse à 150 mètres d'altitude.
Aussi, du haut de cet observatoire antique, on domine tout l’ensemble du champ de bataille préconisé par nous, De cet oppidum, dont l'existence au temps de la conquête de la Belgique, attestée par des fouilles heureuses ({) ne peut être mise en doute, une cinquantaine d’habiles tireurs pouvaient faire victorieusement obstacle à tout essai de passage de la Sambre par les Romains. en les prenant en enfilade, aussi bien en amont qu’en aval, tandis que le gros de l’armée belge. dissimulé à la lisière des bois dorainant
(1) Documents et Rapports de la Société archéologique de Charleroi, t. XVUIE, p.377 et suiv. — Annales du Cercle archéologique de Mons, 1. HE, p. 397.
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26 G: BOULMONT
la rive gauche (vers la eourbe de 150 mètres), les accable- rait de face, sous une grêle de traits meurtriers.
Cette masse rocheuse, taillée à pic, haute de près de 30 mètres et absolument inaccessible du côté de la rivière, formait done comme le point central de résistance des 4 à » kilomètres du front de bataille des Belges, au pied de leur campement du Grand Fayt, vaste plateau de plus d’un kilomètre carré, à présent déboisé, couvert alors, ainsi que son nom actuel l’indique, de grands hêtres, au travers desquels nos pères pouvaient aisément apercevoir, sans être vus, tout ce qui se passait dans le camp romain. Encore aujourd’hui, de l’emplacement du camp belge, où cent mille hommes avec leurs chariots devaient être à l’aise, on domine complètement le pays, de Merbes-le- Château à Thuin, ainsi que le cours de la rivière, décri- vant ses méandres à une soixantaine de mètres au-dessous du spectateur. Il eût été difficile aux Belges de faire un meilleur choix.
En considérant cet ensemble il serait injuste de ne pas reconnaître à nos pères un certain génie militaire. Et mème, on est porté à se demander ce qui serait advenu, en l’occurrence, de l’armée romaine, si les Belges, au lieu d'attaquer sur un renseignement erroné, fourni par des transfuges, s'étaient bornés à utiliser d'aussi remarquables moyens de défense ?
Quant au silence de César sur l’oppidum en question, il s'explique par la simple raison que celui-ci n'ayant pu jouer aucun rôle dans la bataille, le général romain, toujours si concis dans les relations de ses campagnes, n'avait pas plus de motifs de le mentionner que celui de Thuin, son puissant voisin, dont l’existence à cette époque paraît également certaine, Quoi qu'il en soit, une fois bien fixés sur l'emplacement du camp belge, tel que César le voyait et décrivait du sien, rien de plus facile pour nous que de situer le camp romain, car il ne pouvait se trouver qu’en face (adversus et contrarius, dit César), donc sur Fontaine-Valmont, Leers-Fosteau, Ragnies ou Biercée.
Le site de Fontaine-Valmont, à cause des escarpements de la « Rochelle » (carrières) ne se prête pas à la concor- dance avec les données des « Commentaires »; le plateau
BATAILLE DE LA SAMBRE 21
de Leers-Fosteau étant à une altitude moyenne de 190 mè- tres ne s’y prête guère davantage, à cause de sa trop grande élévation, car César, en racontant la prise sans coup férir du camp belge par Labiénus, nous apprend qu’il était plus élevé que le camp romain (ex loco superiore, César, IT, xx vi). L’altitude de celui-ci doit donc être tout au moins inférieure à 185 mètres. De plus, les versants menant de là à la Sambre n’aboutissent guère à la rivière que par des escarpements plus ou moins raides, se dressant entre les gués de Pommerœulx et de Fontaine-Valmont. Seule, la déclivité partant du plateau de Bois-de-Villers à Biercée, dont l’altitude ne dépasse pas 175 mètres, descend à la Sambre par une pente presque insensible, tellement douce et régulière (elle n’est au plus que de 3 centimètres par mètre, en moyenne), qu’elle finit par s’y confondre avec la rive droite, réalisant ainsi, point pour point, le site du camp romain décrit par César ({).
D'ailleurs, dès lors que les Belges étaient campés au Grand-Fayt, les Romains ne pouvaient guère faire choix d'un meilleur emplacement pour leur camp. Outre l’accès si facile à la rivière, laquelle leur servait d'autre part de fossé de défense extérieur vers l'occident, il étaient pro- tégés au sud-ouëést par le Ravin de Pommerœulx et au nord, par le Ravin du Ry de Villers, tous deux assez profonds et escarpés., du moins aux approehes de la rivière. De la sorte, leur camp n’était guère accessible de plain- pied que du côté méridional, c’est-à-dire du plateau de Leers-Fosteau, témoin de leur arrivée et par où ils atten- daient leurs bagages, ainsi que les deux légions de l’arrière- garde, et du plateau de Ragnies ou côté sud-est, qui vit l’arrivée, puis la volte-face, de la cavalerie trévirienne. Quant à la bataille elle-même, voici, à notre avis, Comment elle a dû se dérouler.
L'armée romaine, composée des six légions d’avant- garde, s'arrêta sur le plateau de Biercée au lieu-dit « Bois de Villers », à une distance d'environ ? kilomètres de la Sambre et de 4 kilomètres du camp de Boduognat, sur la situation duquel elle n’avait, semble-t-il, qu’une
(1) Collis ab summo œqualiter declivis ad flumen Sabim.…. vergebat,
28 G. BOULMONT
idée très vague. Aussitôt elle se mit en devoir de construire les retranchements, sans trop s'inquiéter de la présence d’un ennemi qu'elle ne connaissait d’ailleurs que fort imparfaitement et qu'elle avait vu se retirer loin d’elle sans combattre lors de la grande coalition belge si triste- ment avortée. Aussi, tous les légionnaires mettaient-ils la main à l’œuvre et, tandis que les uns maniaient la pelle, les autres s’éloignaient sans appréhension pour confec- tionner les fascines, Chacune des quatre faces retranchées de l'emplacement rectangulaire du camp devait être con- struite par deux légions : la face occidentale ou centre regardant la Sambre, par les 8° et 11° légions ; celle du sud ou aile gauche, commandant au sud-ouest le haut du ravin du Pommerœulx et dominée elle-mêne au nord-est par le plateau de Ragnies, par les 9 et 10° légions ; celle du nord ou aile droite, défendue par le ravin de Villers, par les 7e et 1% légions; enfin, l’arrière du camp ou côté oriental, vers le haut de la colline, par les deux légions escortant les bagages, dont les premières voitures commencçaient en ce moment à apparaître sur les hauteurs de Leers-Fos- teau.
Pendant l'exécution des travaux préliminaires d'instal- lation du camp, des avant-postes de cavalerie, belges et romains, escarmouchaient entre eux sans grand résultat, tant dans la prairie large d'environ 300 mètres, citée plus haut, que sur les parties inférieures, plus ou moins découvertes et buissonneuses, du versant oriental des hauteurs supportant le vaste camp belge. De là-haut, Boduognat, posté sans nul doute au point culminant (188 mètres), suivait attentivement les mouvements des Romains, tandis que ses braves attendaient ses ordres, massés à la lisière de la forêt (vraisemblablement aux con- fins sud et est du versant boisé, à l’altitude de 1950 à 160 mètres), rangés en trois corps de bataille, savoir: les Atrébates à droite, au nombre d'environ 15,000, les Véro- mandois au centre, comptant environ 10,000 combattants, et enfin, à gauche, le corps beaucoup plus nombreux et plus aguerri des 60,000 Nerviens.
Dès que Boduognat à aperçu les premiers bagages de l’arrière-garde, dessinant leur silhouette animée sur le
BATAILLE DE LA SAMBRE 2Q
point culminant de Leers-Fosteau, dit aujourd'hui le Tourne-bride, à 193 mètres d'altitude, il s’empresse de donner le signal impatiemment attendu, auquel de bruyan- tes clameurs font immédiatement écho de tous les points du vaste campement sous bois, à la grande stupéfaction des Romains, qui croyaient les Belges beaucoup plus éloignés et les voient apparaître en ordre de bataille quit- tant la lisière de la forêt, sur un vaste front s'étendant de La Buissière à Lobbes. Le corps des Veromandois s’élance d’abord, couvrant toute la partie du versant inférieur sud est comprise entre les gués du Pommerœulx et de Grignart, refoulant les éclaireurs romains, tant cavaliers que fantassins, aventurés sur le terrain découvert et dont la masse sans nul doute s'enfuit pêle-mêle, dans la direction des gués de Fontaine-Valmont et du Pommerœulx déjà connus d'eux. Quant à leurs vainqueurs, dédaignant de s’attarder aux passages guéables et traversant la Sambre à la nage, malgré ses trois pieds de profondeur, sans rompre leur ordre de bataille, ils abordent de plain-pied la rive opposée et v reprennent leur course sur le terrain également en pente très douce du territoire de Ragnies, menant à Biercée et au centre du camp romain. Ils tom- bent sur les soldats des 8° et 11° légions, occupés à leurs travaux de retranchements. jetant ainsi tout le camp dans un désarroi indescriptible. César peint cette course des premiers bataillons belges par ces mots si éloquents dans leur extrême concision : « Presqu’au même instant nous les vimes à la lisière du bois, dans le fleuve et sur nos bras » {1). C’était surtout exact pour les Veromandois et les Nerviens, ainsi qu’on le verra plus loin.
Quant aux nombreux bataillons nerviens, ils étaient massés en bon ordre aux confins orientaux de la forêt (apparemment, comme on l’a dit plus haut, le long de la courbe de niveau. de 150 mètres), depuis les abords de Grignart jusqu'aux limites de Lobbes. Mieux rompus aux fatigues de la guerre, ils avaient assumé la tâche la plus difficile, qui était d'attaquer l'aile droite et l’ensemble du
(1) Incredibili celeritate ad flumen decucurrerunt ut pœne uno tempore et ad silvas, et in flumine, et jam in manibus nostris hostes viderentur (CÉSAR, 11, XIX).
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camp romain. Au signal donné, ils se ruent vers la Sambre, dégringolant à travers les escarpements broussailleux de la rive gauche, traversent la rivière à la nage, sur un front de plus d’un kilomètre et, toujours observant leur ordre de bataille et sans presque ralentir leur course, si du moins on s’en rapporte au récit de César (1), ils escaladent les hautes rives (altissimas ripas) opposées.
De là, ils s’engouffrent dans le Ravin du Ry de Villers, où, se joignant à ceux d’entre eux qui les y ont précédés en amont et sans se soucier de l’extrême désavantage de la position (locum, iniquissimum locum), ils s’élancent impétueusement sur le versant opposé à l'attaque de l’aile droite romaine, culbutant au passage les 7° et 19° légions. Alors, tandis que celles-ci, en plein désarroi, sont tenues en respect par une partie d’entre eux, le gros de leurs com- battants se précipite dans l’intérieur du camp dont il fait le maïgre pillage, chassant ses nombreux gardiens, qui s’enfuient dans toutes les directions. Ceux-ci communi- quent leur panique à la cavalerie trévirienne arrivant précisément offrir son concours à César et qui, croyant la bataille perdue pour les Romains, prend la fuite vers la Trévirie, annonçant partout sur son passage que les armes, jusque-là invincibles, du Peuple-Roi ont subi un désastre.
De fait, toute autre armée que l’armée romaine com- mandée par César eût été perdue. Mais ici brillèrent dans leur plein éclat les vertus guerrières des dernières milices de la République romaine.
Les officiers et les soldats ne se dounent point la peine, ceux-là de revêtir les insignes de leur grade, ceux-ci de mettre le casque ou d’ôter l'enveloppe des boucliers. Les premiers arrivés se placent sous les enseignes qui se trouvent à leur portée, et ainsi se forment instantanément des cohortes qui arrêtent enfin les efforts de l’ennemi.
L'aile gauche est prête la première. Là se trouve la 10° légion, que ses hauts faits ont rendue immortelle. Les Atrébates,surgissant du «ravin de Pommerœulx », fatigués de leur course plus longue et plus difficile que celle des Véromandois, arrivent par le « Bois Janot » en contre-bas
(2) César, II, XXVIIT.
BATAILLE DE LA SAMBRE 31
de l'aile gauche romaine; les légionnaires, sur l’ordre de César, lancent leurs traits, chargent les Atrébates et les forcent à reculer peu à peu vers la Sambre.
Quelle peut être la cause du retard des Atrébates dans l’attaque générale ? (1)
Un coup d'œil jeté sur la carte va nous renseigner.
Nous remarquons que, contrairement aux Véromandois qui, une fois la Sambre franchie, ne trouvèrent plus devant eux qu'une colline en pente presque insensible, les Atré- bates passant la Sambre à la nage, entre les gués de Pommerœulx et de Fontaine, se sont trouvés en présence de rives élevées, difficiles à escalader, sauf aux abords des gués. Il en était de même entre les gués de Fontaine et de La Buissière, notamment à la Rochelle. D'où retard inévi- table, surtout pour des hommes n'ayant pas l'endurance nervienne. Il se peut aussi que, prévoyant les difficultés d'escalade, bon nombre d’Atrébates aient préféré utiliser les chemins menant de leur camp aux gués de Pommerœulx, de Fontaine et de La Buissière pour aboutir au ravin de Pommerœulx, leur rendez-vous général. D'où retards encore plus considérables, suite de la marche en colonne.
Les 8° et 11° légions du centre, surprises par les Véro- mandois au milieu de leurs travaux de terrassement, s'étant aussi reformées tant bien que mal, commencent déjà à tenir tête aux Belges et même à les faire reculer, quand César arrive au milieu d'elles. Ces légions, postées avantageusement sur une légère hauteur, presque égales en nombre aux assaillants, arrêtent ceux-ci et les forcent même à rétrograder jusqu’à la Sambre. Les Véromandois ne tardent pas à se voir refoulés sur le territoire de Ragnies ; mais là, ils font bravement volte-face et soutien- nent la lutte jusqu'au dernier survivant. Quant aux Atré- bates, placés dans une position désavantageuse, sur les pentes abruptes par lesquelles ils étaient montés à l’assaut, ils finissent par dégringoler suit dans le «ravin de Pomme- rœulx », soit sur les bords mêmes de la Sambre, qu'ils
(1) César montre les Atrébates, surgissant tardivement en face des Romains, déjà ressaisis, rangés en bataille et les attendant de pied ferme, tandis qu'eux-mêmes étaient épuisés de leur course et hors d'haleine. Cursu ac lassitudine exanimatos (César, 1, XXII).
3
32 G. BOULMONT
franchissent; les Romains les y poursuivent. Alors par- venus, semble-t-il, à la lisière du Bois de Malmarais auquel ils s’adossent au delà du Sarty, dans une position d’où ils dominent à leur tour quelque peu les Romains, ils recom- mencent la lutte, mais bientôt les survivants cherchent leur salut dans la fuite à travers ce qui porta, jusqu’à la fin du xvrri* siècle, le nom de « Bois de Malmarais », sur l'emplacement duquel se trouve à présent la vaste exploi- tation du « Sarty ». Labiénus, demeuré maitre du terrain, en profita, selon sa coutume bien connue, pour aller piller le camp belge, resté là-haut sans défenseurs.
Pendant ce temps, à l’aile droite, les 7° et 12° légions n'avaient point repris leur ligne de bataille, lorsque les Nerviens, franchissant au pas de course le « ravin de Villers », surgirent devant elles, les rejetant sur le côté pour se frayer un passage vers le camp romain, rempli alors de valets et de conducteurs de bagages; une horrible mêlée s’ensuivit. Chose étrange, la victoire des légions du centre sur les Véromandois plaça l’armée romaine à deux doigts de sa perte. Leur marche en avant découvrait, en effet, le camp de César; les Nerviens s’empressèrent d’en profiter. Un secours inespéré vient pour quelques instants rendre l'espoir aux 7° et 12° légions; la cavalerie et l’infan- terie légère, chassées au début de l’action de la plaine de Malmarais, s'étaient ralliées en arrière des lignes et mar- chaient au secours de l’aile droite; mais devant l’impé- tuosité nervienne, ces troupes se dispersent de nouveau. Dès lors, la confusion règne sur la colline et dans le camp. L'armée romaine paraît être arrivée à sa dernière heure (1).
César arrive en ce moment sur le lieu du combat, après avoir réconforté l'aile gauche et vu les premiers succès du centre contre les Véromandois.
Les troupes reprennent courage; des renforts leur arri- vent. Ce sont d’abord les deux légions de la réserve escortant les bagages, lesquelles, attirées par le bruit de la bataille, ont hâté leur marche et apparaissent bientôt descendant le plateau de Leers-Fosteau, à proximité du camp, vers le haut duquel elles se précipitent au pas de
(1) C’est alors qu’eut lieu la fuite de la cavalerie trévirienne.
BATAILLE DE LA SAMBRE 38
course, D'autre part, Labiénus, du camp belge (qui domine de 10 à 15 mètres le camp romain) voyant ce qui se pas- sait et s'était empressé d'envoyer au secours de César la légendaire 10° légion, dont l’arrivée à l’aile droite changea immédiatement l’état des choses. Enfin, la cavalerie romaine et toute l'infanterie auxiliaire, impatientes de réparer leur faute, reviennent au combat.
La défensive romaine se transforme en offensive, refou- lant petit à petit les masses nerviennes, dans le vaste espace de terrain incliné, compris entre l’aile droite du camp romain et le « ravin de Villers » et quiporte aujour- d’hui le nom de « Champ du Charnia ».
Cependant les Nerviens ne songent point à se dérober par la retraite à une lutte devenue désormais inégale. Des rangs nouveaux surgissent des profondeurs du ravin de Villers. Les cadavres de leurs compagnons servent de marchepied aux survivants, lesquels du haut de ce rempart de corps, renvoient aux légions les traits dont celles-ci les accablent. Sur ce champ de bataille, où, d’après Dion Cassius (D. B., t. I, p. 496), les Nerviens étaient sans pareils au combat (ad pug'nam non pares) (!), plutôt que de prendre la fuite ils meurent comme les Véromandois, là où ils ont lutté. Ainsi la bataille se termine sur les confins actuels des communes de Biercée et de Thuin, après s'être déroulée d’abord sur le territoire de Sars-la-Buissière et Fontaine-Valmont, témoins de la défaite des Atrébates, de Ragnies, tombeau des Véromandois et de Biercée-centre (Bois-de-Villers) qui a vu la prise momentanée du camp romain par les Nerviens.
Sars-la-Buissière, Fontaine-Valmont, Ragnies, Biercée, Thuin (confins occidentaux), Lobbes et La Buissière, forment le seul ensemble de localités de la Haute Sambre belge, susceptible de s’harmoniser avec la description du champ de bataille par Jules César.
Si notre présente explication du texte des « Commen- ‘ taires » appliqué à la topographie sambrienne, a l'honneur
(1) Ils arrachent à leur vainqueur ce cri d'admiration : ut non nequidquam tantae virtutis homines judicari deberet ausos esse transire latissimum flumen, ascendere altissimas ripas, subire iniquissum locum ; quae facilia ex diffici- limis animi magnitudo redegerat (CÉSAR, IT, XX VIT).
34 G. BOULMONI
d'être admise, comme il y a eu plusieurs batailles de la Sambre, et que, par suite, il est utile de préciser le théâtre réel de celle qui nous occupe, il y aura évidemment lieu de décider par quelle dénomination il conviendra désormais de remplacer celles de « Bataïlle de Presles » ou de « Bataille d’'Haumont », trop légèrement adoptées.
I1 est d'usage de caractériser une grande bataille en lui donnant le nom de la localité qui a été le foyer principal de l’action ou de son dénouement. Or, ici le plus fort de l’action a dû se passer au centre de Biercée(Bois de Villers) autour du camp romain, tandis que le dénouement ou l'effondrement belge eut lieu, selon nous, aux abords du Ravin du Ry de Villers, c’est-à-dire aux confins de Biercée et de Thuin. D'autre part, le petit village de Biercée, ancienne dépendance de la ville de Thuin, n’en fut séparé qu’au début du x1x° siècle, et Thuin y possède encore la majeure partie du « Charnia ». Cela étant, il paraît tout naturel de dénommer ce grand drame historique Bataille de Thuin-Biercée, ou plus simplement Bataille de Thuin.
G. BouLMonT.
La « Romania » danubienne et les barbares au VI siècle
Une théorie courante, qui s’est répandue depuis un siècle et qui à été soutenue par des savants éminents, jouissant d’une très grande réputation universelle, prétend que la vie des sociétés européennes, surtout de celles de l'Occident, a été renouvelée dans ses éléments les plus fondamentaux par l’apport de l'invasion germanique. Rome, profondé- ment démoralisée et déchue, avec ses institutions flétries et ses mœurs gangrenées, n'aurait pu donner que la pous- sière mouvante de sa population incapable de s’administrer et de se défendre, pour qu’elle soit de nouveau réunie dans des formes stables par la volonté des chefs barbares, par la réglementation précise des envahisseurs, qui auraient été des innovateurs conscients et persévérants dans leurs efforts.
L'auteur de la « Cité antique », qui, en découvrant les principes de la vie religieuse et politique des anciens, avait posé aussi les bases d’une nouvelle histoire du moyen âge, avait vainement invoqué des témoignages indiscutables et présenté des arguments d'un grand poids pour démontrer que la société romaine était parfaitement viable et nullement inférieure sous le rapport moral aux “maîtres imposés par le hasard et que, quant aux nouveaux établissements, ils peuvent être expliqués par le déve'oppe- ment des situations historiques et par l'intervention de circonstances bien connues. On s’en tenait à une conception qui avait l'avantage de donner une seule explication, d’ap- parences assez plausibles.
36 N. JORGA
Dans une série d’études en roumain sur le moyen âge (1) nous avons essayé de prouver que ce qui forme l'originalité de cette longue époque, du plus haut intérêt, vient des éléments mêmes que Rome lui avait fournis, que toutes les transformations sont dues à l'action des facteurs formés dans l'ancien monde romain, que c’est la « cité antique.» dans son dernier stade qui a donné d'elle-même les carac- tères distinctifs de la nouvelle ère.
Ayant repris tout dernièrement une partie du sujet à un autre point de vue (*}, nous avons présenté des chapitres d'histoire universelle, à partir du 1v° siècle, dans lesquels on voit qu'après la retraite des légions, après la décadence complète du régime centralisé, après la disparition de ce qu’on appelle l’ « Empir>: romain d'Occident », les pro- vinces, les régions, les villes continuèrent à vivre à l’an- cienne manière, réduisant bientôt les Germains, venus par bandes et établis au hasard de leurs migrations, même sous les rois de conquête, à la situation de disciples à l'égard des évêques, vrais princes entre les murs de leurs résidences, de respectueux exécuteurs des conseils donnés par ces riches sénateurs qui pendant longtemps furent la classe dirigeante des cités. Et, en même temps, les popu- lations romanes, en Gaule aussi bien qu’à Rome, dans l’ancienne capitale de même que sur la rive de l'Adriatique, dans les vallées des Balcans, sur le Danube et dans les Carpathes, en Sardaigne, réduites à se protéger et à s’orga- niser elles-mêmes, s’érigèrent en démocraties populaires, ayant l’orgueil de représenter, devant un maître établi dans leur voisinage ou sur leur territoire même, des Romaniae, des pays de romanité nationale, dont le souvenir s’est perpétué dans les noms de la Romag'ne italienne, de même que dans celui des Roumanches alpins, dans celui des Romäni, des Roumains de la péninsule balcanique et du territoire de l’ancienne Dacie.
Avec un puissant apport de vie paysanne, qui est d'autant plus naturel que la romanisation, d’après notre hypothèse,
(1) Entre autres Histoire du peuple français, Bucarest, 1915 ; Papes et empe- reurs, Bucarest, 1919. (*) Orient et Occident au moyen âge, Paris, 1923.
LA ROMANIA DANUBIENNE 37
a été accomplie par des éléments ruraux ayant quitté l'Italie sans aucun mandat officiel et sans aucune protec- tion des armées, et que les indigènes dénationalisés avaient été des paysans ayant transmis à leurs descendants, sinon la même langue et le même nom, au moins les mêmes institutions et les mêmes coutumes, ces démocraties à base d'élection pour toutes les charges et les dignités, de l’évêque au dernier centurion et agent fiscal, ont donné à la nouvelle vie religieuse chrétienne un caractère archaïque, patriarcal, qui lui resta pendant longtemps et qui est reconnaissable dans les termes définitivement adoptés. Pour une partie de ces « Romani », d’une influence sur les barbares beaucoup supérieure à la valeur qui leur est attribuée par le wehrgeld, l'Église est, de la Sardaigne à la Rhétie et à la Dacie lointaine, la propriétaire autorisée de la basilique : baselg'ia, biserica. C’est entre ses murs que se concentre, se reconnaît et se développe une nouvelle conscience, qui n’est pas seulement religieuse, sous l'égide de cet évêque qui deviendra pour l'Occident un dominus, un domnus, comme les empereurs, et qui restera, dans la nouvelle dénomination slavone pour les Balcaniques et les Danubiens, un vladicä, un « dominateur ».
Les nouveaux langages eux-mêmes prennent leurs contours dans cette atmosphère de démocratie à demi paysanne. Des changements sémasiologiques se dégage une âme toute simple, d’une poésie naïve, se plaisant à s'arrêter sur les occupations et les spectacles de la vie des champs : tromper, c'est pour le Roumain a insela, mettre habilement la selle sur un cheval encore sauvage, empé- cher, pour lui aussi, a impiedeca, mettre des chaînes aux pieds du même cheval récalcitrant, aller a merg'e, plonger dans le ravin qu’on descend, acheter comparare, a cum- pära, mettre en regard les éléments du troc, fâcher, a supära, superare, vaincre dans la lutte,apprendre a invata, d’invitiare, l’objet lucru (lucrum), le gain journalier. Les éléments compliqués d’une langue longuement développée et artistiquement faconnée, assimilée sous tant de rapports au modèle hellénique, se réduisent à ce que la pauvre rai- son de ses commencçants, qui n'étaient donc pas des dégé- nérés, peut saisir de ses artifices. En fait de flexion, les
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formes verbales se réduisent à des schémas généralement
compréhensibles et de l'usage le plus courant, le nombre
des cas diminue, l’accusatif prenant la place du nominatif.
Les désinences tombent, les voyelles s’obscurcissent ou
se confondent, les sons plus énergiques s’adoucissent, l’ac-
cent seul conserve souvent la valeur phonétique ou l’exis-
tencée même d’une syllabe. On emprunte sans aucun scru-
pule, puisque c’est aussi sans aucune conscience, au parler
des vaincus, des envahis, des assimilés, les éléments de
vocabulaire qui paraissent plus clairs, d’une euphonie plus
frappante, d’une appropriation plus évidente, en même
temps que les habitudes syntactiques, reproduisant une. pensée différente, se perpétuent et que les organes de la parole, sous un même ciel que ces vaincus et expropriés,
donnent une autre inflexion aux sons de la langue latine
populaire, elle-même — il estinutile de le dire — tellement différente du beau langage des poètes, des philosophes,
des orateurs et des jurisconsultes.
Devant l'instabilité générale, le roi barbare ne pouvant jamais réaliser le même « ordre » que l’empereur romain, dans le cas même où il en revêtait la pourpre par la volonté du « peuple », de la « démocratie » de Rome, plus que par la faveur intéressée du Pape, lui-même plutôt un mandataire toujours contrôlé, souvent renversé, de ce « peuple », üil fallut que ces nouvelles sociétés, au milieu desquelles les Germains de toute espèce ne faisaient que « camper », s’accommodassent, produisant d'elles-mêmes de nouveaux organes. La «recommandation » des terres, restées seul exponent de la richesse, seule mesure de la valeur, seul appui matériel de l'importance politique et sociale, la hié- rarchie qui en résulta, beaucoup plus que le « fief » et le « bénéfice » des protecteurs militaires, façonnèrent ce monde du moyen âge, qui, tout en fixant les principes brefs et durs des leges barbarorum, restait assoiffé de la justice romaine, qu’il arriva à découvrir dès avant l’an mille, d'autant plus que l'Orient n’avait jamais abandonné l’ancien droit, pendant longtemps enseigné en latin.
Partout, c'est l’ancien élément qui persiste, qui domine, malgré les formes de la royauté barbare et de sa dépen- dance militaire, qui se continue et se développe, à peine
LA ROMANIA DANUBIENNE 39
influencée par les nouveaux venus — des hôtes coutu- miers, du reste — d’elle-même et pour elle-même.
A quelle époque ce procès s’était-il déjà prononcé suffi- samment pour dire que le moyen âge existe, avec ses provinces, avec ses races, avec ses langues, avec ses insti- tutions et ses coutumes ?
À ceux qui parlent de l'effondrement préalable de cet « empire » de Charlemagne qui ne fut, à côté de la royauté franque, restée intacte, en théorie aussi bien que dans ses moyens d'action, qu'une manifestation armée de l’unité et de l'initiative de l’Église, en même temps qu’une rémi- niscence des masses, à ceux qui s'appuient pour le langage sur les serments de Strasbourg, à ceux enfin qui cherchent dans Richer la première conscience de la romanité opposée au germanisme désormais inattaquable, on peut opposer les témoignages autrement concluants qui concernent la vie de l'Orient européen.
Telle Vie d'Ulphilas par Auxence, évêque de Duros- trorum (Silistrie), fait, au 1v° siècle déjà, une distinction entre la Romania danubienne et le barbaricum. Telle autre Vie de Saint, celle de Séverin, évèque du Norique {{}, présente la cité démocratique défendue par son chef spirituel contre les Germains de passage ou campés aux alentours. Telle inscription de Sirmium représente cette Romania protésée par le Christ contre les A vars{?). On voit plus tard, au commencement du vi* siècle, d’un côté l’auto- nomie religieuse de ces moines scythes de la Dobrogea actuelle, forts de leur conviction, allant jusqu’à Rome, non seulement pour parler au Pape, leur chef latin, mais aussi pour faire appel au peuple près des « tombeaux des rois ». On assiste au soulèvement de ce Vitalien de Zaldapa sur le Danube, près de Novae (Sichtov), ancienne résidence du Goth Théodoric, qui, à la tête des barbares et de la population romane de ces régions, combat contre les impériaux de Constantinople pour regagner cette couronne des Césars qui échut à un autre chef de ce même mouve-
(1) Voir plus loin. (?) Voir nos Latins d'Orient, Paris, 1920.
40 N. JORGA
ment, Justin, et fut transmise au brillant neveu de ce dernier, Justinien (1).
Or, l’œuvre officielle que cet empereur commanda au rhéteur de Gaza, Procope, dont il fit son historien attitré pour ses campagnes d'Afrique, d'Italie, de Mésopotamie, pour la célébration de ses bâtisses militaires, présente vers la fin du vi* siècle un tableau des provinces de l’Empire romain d'Orient qui, observé de plus près que jusqu'ici, confirme de la facon la plus éloquente chacune de ces conclusions.
IT
Ce qui frappe d’abord dans les deux passages où Procope donne pour la plupart des listes de noms appartenant à LAC Et l'Épire, aussi bien qu'aux bords du Danube, que lui avaient communiquées les bureaux impériaux de Justi- nien — Car son essai de ranger d’une facon correspondante aux réalités géographiques la nomenclature topographique des rives danubiennes n’est guère réussi — c’est la prédo- minance du village et, en première ligne, du village bar-- bare, trouvé, transformé, mais conservé quant au nom par l'infiltration et puis par la conquête des Romains.
Toute une longue série finit par le suffixe para, précédé de désignations d’origine thrace sur lesquelles les ph1lo- logues de profession eux-mêmes hésiteraient à se pro- noncer : Bési (n’est-ce pas Bessapara, la capitale des Besses?), Béri ou Viri (Bñpi), Isgui (loyi), Bélaïdi ou Vilaidi (Bn\aïdi), Bé ou Vé, Bri ou Vri, Chesdou, Grinkia, Skari. Dans Dardapara on peut reconnaître le nom des Dardanes, dans Priskoupéra ou Priskoupara le nom romain de Priseus, dans Moutzipara celui d’un Mucius (*). Il faut en rapprocher des noms de personne terminés en -por, comme Pupor, Natapor (3). 11 faut admettre, je crois, que cette espèce de formations rurales avaient un carac- tère généalogique, la para correspondant à la fara alba-
(1) Cf. Orient et Occident au moyen “ge.
(2) A cette catégorie il faut ramener peut-être aussi Moupki[t/äpa. Cf. la Zourobara des Biephii.
(3) J. VAN DEN Gneyx, « Les populations danubiennes », extrait de la Revue des questions scientifiques. Bruxelles, sans année.
LA ROMANIA DANUBIENNE 41
paise qu'on rencontre jusqu’aujourd'hui. De même chez les Roumains l'héritage, la mosie des héritiers consanguins d'un Petru, Pierre, s'appelle Petresti et chacun de ses habitants est donc un Petrescu.
Au delà du Danube, il y a, comme on le sait bien par de nombreux témoignages appartenant à toutes les époques, d’autres groupements d'agriculteurs, surtout d’agricul- teurs, — les habitants des para balcaniques pouvant être aussi des bergers, ayant comme abri provisoire quelque &chose comme les « Katouns » actuels —, dont le nom finit par dava, les Davi, Daïi ou Daci, les Daces, étant les pay- sans des «davae ». La Deva transylvaine de nos jours, avec sa forteresse sise sur la cime d’une hauteur pointue, con- tinue très probablement un de ces villages. Dans les noms des « davae » primitives on rencontre parfois des racines qui paraissent rappeler des tribus daces, comme dans Buridava ou Capidava, peut-être Carpidava. La liste byzantine contient: Kyridava, qui doit être une Quiridava, Zikidava, qui correspond à la Sicidava qu’on retrouve ail- leurs, dans cette même source aussi: Mouridava, Brégé- dava (BpeyédaBa), Itadava, Aiadava ou Aédava, Koumou- dava (i). L'idée se présente que ces « davae » avaient plutôt un caractère local sans le lien généalogique qui relie les membres des « parae ».
À côté, des châteaux, c’est-à-dire !es villages au-dessus desquels ils s'élèvent, ont les suffixes -sara (cf. Badisara ou Vadisara avec la Germisara dace de l’époque romaine), -béta (cf. Brébeta, Bpéfera avec la Droubetis de la rive gauche, antérieure à la conquête de Trajan), -ista (Bpü- TAOTO, qu'on peut rapprocher de la Siatista macédo-rou- maine actuelle), -apa (Zaldapa, Moundépa, Tharsandapa, Oapoavdala (sic); cf. Axiopa), -ina (Bisdina ou Visdina, Rhésidina, Bassidina, Baooidiva, Bekediva, Aïtina ; cf. l’An- tina actuelle du district valaque de Romanati : on y a découvert d'importantes traces de la vie antique), -isi ou -120$ (Bourtoudguizi, Kistidizos, Briguizis; cf. l’Azizis de
(4) Parfois le suffixe est -deva. Cf. aussi Deutréva (Aebtpefa), Danédeva. On trouve aussi tel nom terminé en Aâvai (Ooubdavehâävar ou Opadouoouôdve- Àov).
42 N. JORGA
la Dacie conquise par Trajan), -bré, « ville » (Soukabré, YuaurdapouBpi, ZaBiviBpies; cf. Sélymbrie), -doula, -oula, -oulos (Alioula (t)}, Kouskoulos, Békouli ou Vékouli, Toroulis, Tézoulis, Loutzolo), enfin des suffixes rappelant l'Asie, perse ou arménienne, dont la population ne diffé- rait pas trop des Thraces : -arba (Kastrazarba, c’est-à-dire Castra Zarba, Dalatarba; cf. l’'Anazarba asiatique) et -arta (Diniskarta, Stenokarta; cf. l’Iaxarte). Il paraît que le sens de « gué » est attaché à la racine dor ou dour, qu’on rencontre aussi bien dans Durostorum (S$Silistrie) que dans des noms conservés par cet écrivain byzantin du vi siècle, comme Kamotoupia, KapaoOupa, KouZouo{[tloupa (?).
N'oublions pas les vieux noms grecs pour des groupe- ments devenus maintenant ruraux : Troesmis, Kallatis, Abrittos, Tomis, Dyrrhachion (Aupläxiv), Aulona, Chi- maira, Europa, les noms illyres, comme Skodra (>kidpéwv. rméls), Skoupi (Zkoëmov), KäTrapos, Katrapixds (Cattaro); des noms scythes, comme Sérétos correspondant à la rivière du Séreth (le Tiüpavros d’Hérodote), AëéBpn, l’ac- tuelle Dibra; cf. AéBpepaj, d’autres de caractère très archaïque : "Aplov (cf. Arxava), ZôeBpiv, Béxis, TTaxouë, Tpéidis: BouMBäs, Tpava, Piknous, Koëurous, Kantavazatis (KavraBazatnsi, Smornis, Kampsis, Tanatas, Armata, Ti- mena, Almon, Trikésa, Kébron. Onos, Tôues, Palmatis, Tiuxkiwv. On a même le souvenir des rois macédoniens dans la Baoilixkà ’Auüvrou (5).
De même dans la Norique on rencontre encore des noms de localité appartenant à la population qui y précéda les Roumains, comme : Asturis, Juvao, Batavis, Lauriacum, Boiotro.
L'apport romain est de beaucoup moins important. Comme seules dénominations anciennes : Ratiaria, Bono- nia. Lederata, Viminacium et Zerna (Zépyns, Oescus,
(4) Cf. VAN DEN GHEYN, ouvr. cité, p. 108, toute une série : Perula, Rebula, etc. ; CucuLuis dans la « Vita Sancti Severini » d’Eugippe (éd. Sauppe; dans les Monumenta Germaniae historica, Auctores antiquissimi, L?, Berlin, 1877).
(2) Cf. VAN DEN GHEYN, ouvr. cité, p. 73.
(3) M. V. Pârvan l'avait déjà remarqué dans son étude sur les noms de fleuves scytho-daces.
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Augusta, Quintae, Halmyris, Aegistus, Trasmarisca, Securisca, de même que Singidunum et Novae. Certains noms imposés par les nouveaux habitants ou les maitres récents paraissent rappeler les mêmes prédécesseurs bar- bares : Boupdénrou les Bures, ZapuaBwv, Zapudrtes les Sar- mates, Fnniorpüous les Gètes, Baotépvas les Bastarnes, : ZkvGiüç les Scythes, certainement "I\Aupiv les Illyres, Aüi- uatas les Dalmates, lpaîkos les Grecs, ‘loudaios le Juif, æpoupiov Oüvvwv, les Huns. D’autres noms représentent l'aspect de la localité : Vindemiola, Crispas, Pontes (1), Meridio, Palatiolo, Lapidariae. Des noms composés d’élé- ments de la nature locale rappellent, comme aujourd’hui. et toujours, en Macédoine ou en Thessalie valaque, les points de repère du pâtre : Ad aquas, Akys pour les Grecs, Tpedeririiouc, Tredecim tilios (ef. les Kakai dpüg, les « beaux arbres » de Cedrène), Loupofantana, Paulimandra, « Fon- taine du loup », « Troupeau de Paul », FeueAlouoûvrte, Ulmetum. Aouxkérpatous, de « Lucae pratum », Caput- bovis. |
11 semble que les noms finis par -iana indiquent la per- sonne du propriétaire d’un fundus: Candidiana, Floren- tiana, Romuliana, Variana, Mocatiana, Valeriana, Aure- liana, Trasiana, Susiana, Longiana, Quartiana, s’il ne faut pas y voir des qualificatifs se rapportant à castra, aux camps de vétérans (cf. Castra Martis) (?} D'après des monastères et des églises on a des localités qui s'appellent Saint-Trajan, Saint-Théodore, Saint-Julien, Saint-Sabi- [nijen, Saint-Étienne, Saint-Donat, Saint-Cyrille Il y a en Mésie près des ruines du Pont. de Trajan une « cité de Théodore ». Des « burgi » (5) se sont ajoutés aux anciens châteaux : Burgus (TTüpyos), Siliburgus, « Bourgonovoré », Bourgonalton, Lakkobourgo, Lucernariabourgo, Saltou- bourgo, etc. Ajoutons la notion de curtis dans Zntvoi- KOPTOS.
Quant aux nouveaux barbares, aux envahisseurs du 111° au vi° siècle, malgré la présence pendant longtemps de
(1) Voir aussi Tovtecépto.
(?) Dans la Vita Sancti Severini on a l'oppidum de Favianae. © (8) Cf. Vita Sanctr Severini, p. 9 : « Secretum habitaculum quod burgum appellabatur ab accolis. »
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Théodoric à Novae, à peine y a-t-il quelques localités qui les rappellent. Opaoapixou, Bidryis, en relation avec un Thrasaric, un Vitigès, sont les seuls venant des Germains et peut-être un Bo6daç (eau), un AoupBouàin (de drv, arbre), une Laboutza (ou Lavoutza), à cause du suffixe, les seuls venant des Esclavons, des Sclavini d’outre-Danube,
nm
Ces villages se trouvent dans le voisinage et sous l’auto- rité d’une ville, d’une môks ou d’un oppidum; sinon, ils se rassemblent pour former une ywpa, un territorium, une terra.
Tels, pour la première catégorie, dans Procope, les rayons de Serdica, le lépuava, de Panta (ou Pantalia). La Vie de Saint-Séverin nous renseigne, avec une grande richesse de détails, sur les conditions de vie dans ces for- mations mi-urbaines, mi-rurales, du côté de Vienne, de Tulln, de Passau. La population à, dans les environs de la cité, des champs, « sata » (fl), des vici et élève des trou- peaux, 2'reges. Elle forme une société religieuse, une eccle- sia (le terme étant employé aussi dans le sens de l’édifice sacré) (?). On se rassemble dans la basilica — on dit aussi : basilica monasterii (*), ce qui en précise le sens — pour prendre les mesures de défense, aussi bien que pour élire ses chefs. Ce sont les «tribuns » commandant à la «milice » payée par «le gouvernement impérial » (), les juges. Am- mien Marcellin connaissait déjà, comme aussi Auxence de Durostorum, un «juge » chez les Visigoths, qui n’avaient pas sans doute créé cette fonction, et les Vandales, établis en Afrique, avaient nommé des « praepositi romanis judi-
(1) Vita Sancti Severini : « Perparva seges inter aliorum sata », p. 14.
(?) Cf. « Vocate coetum, congregate ecclesiam » (p. 14). Mais aussi «in ecclesia congregati » (2bid.). « Ecclesia loei » (p. 15).
(5) « Basilicam quam in monasterio construxerat » (p. 12). « Basilicae monasterii fuit aedituus » (p. 13). « Intrantes basilicam » (pp. 14-15). « Basili- cae extra muros » (p. 19). « Cunctos pauperos in una basilica statuit congre- gari » (p. 21).
(*) Per id tempus quo romanum constabat imperium, multorum milites oppi- dorum pro eustodia limitis publicis stipendiis alebantur.. Militares turmae- deletae, p. 18.
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ciis » (1). De plus, si à Venise les premiers magistrats, élus par une «ecclesia » semblable, furent des « tribuns », les chefs du « populus » de Rome sont tous sans distinction des « praepositi » sans doute, mais aussi des judices. Et la Sardaigne eut, d’après une ordonnance, douteuse, de Jus- tin II (569), son « juge » autonome, au choix d’un peuple sans autre défense, formant la corona avant le partage de l’île en quatre « judicatures » (?). Mais l’autorité suprême est celle du vir Dei, de l’évêque, qui peut avoir été avant le moment même de son élection un membre quelconque de la société des laïcs, avec ses diacres, ses presbyteri, ses aeditui, ses ostiarii, ses « vierges consacrées ».
Tout autour, la campagne est pleine de brigands, latro- nes (3), latrunculi, de soldats d'aventure « que les habitants appellent skamares ». Des rois, Ruges, Scires, Alamans, Goths, les commandent, accessibles aux prières et aux gestes d’incantation des évêques thaumaturges. Ils ont des régions qui les écoutent et leur payent le tribut; on cherche à y attirer, de gré ou de force, les voisins (4). Il arrive même que les barbares s’établissent quelque temps dans les cités pour en sortir à la première alarme ou au premier accident qui les impressionne; ce sont les « barbari intrin- secus consistentes » ou « habitantes », qui ont avec les citoyens un « foedus », une convention formelle {°)}. Ordi- nairement ils se rencontrent avec ceux-ci dans les foires, les « nundinae barbarorum » (6), Le commerce est fait pour les uns et pour les autres, les chemins de terre étant impra- ticables, par eau : les provisions pour les villes menacées, a ssiégées du Norique, arrivent par l’Inn et le Danube (?).
(2) Cf. Besra, Sforia di Sardinia, IX, p.13 et MARTROYE, Genseric, La conquête vandale en Afrique et la destruction de l'Empire d'Occident, Paris, 1907, pp. 265-266.
(2) Dr Tucar, Sforia di Sardinia, p. 35.
(3) Latrones quos vulgus scamaras appellabat, p. 13. Cf. Jornanes, 58, éd. Mommsen, p. 135 : « Abactoribus scamarisque et latronibus »; MÉNANDRE : oi OKaudpeis ÉYXWpiws dvouazôuevor; éd. de Bonn, p. 313.
(*) In oppidis sibi tributaviis atque vicinis.. Vicina ac tributaria oppida, p. 23.
(5) Pp.8, 8.
(6} P:u12:
(*) « Rates de partibus Raetiarum », p. 8.
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IV
C'est exactement la situation dans laquelle on trouve au vu siècle, dans les pages d’un Théophane et d'un Théophylacte Simocatta, la population des bords du Danube, à cette seule différence que, du côté des barbares, à la place d’un Flaccitheus, d’un Ferduruchus ou d’un Frédéric, les Germains, on a des chefs slaves, des rois «eselavons ». Lorsque le général byzantin Pierre, le propre frère de l'empereur Maurice, arrive sur ce Danube infé- rieur infesté par les incursions de ces nouveaux « bri- gands », tout aussi peu respectueux des « foedera » et des « societates », il trouve des châteaux abritant une popula- tion qui, à cette époque, ainsi que quelques dizaines d'années auparavant, considérait sans doute son terri- toire comme une Romania opposée au barbaricum (1) et s'intitulait Romains, Romani(*?;. Ces Romains sont à Akys, à Zaldapa, à Novae, à Pistos, à Létarkion, à Théodoropolis, à Securisca, au Skopis danubien, celui que saint Paulin, faisant l’éloge de saint Nicétas, évèque de Ramesiana et apôtre du Danube, place à côté de Tomi(). L’évêque à leur tête, ils entretiennent une milice qui leur appartient en propre, d’après un décret de Justin IL (#). Aux barbares voisins ils offrent une ravñyupis (les Roumains, qui con- naissent la nedeia slave, le tàrg, aussi slave, le bâlciu hongrois, ont aussi le panair qui en dérive), comme les anciennes nundinae. L'arrivée des troupes impériales est accueillie par des transports de loyauté, mais on refuse
(1) KAUFFMANN, Aus der Schule des Wulfila, Auxentii Dorostorensis epistula de fide, vita, obitu Wulfilae, Strasbourg, 1899, pp. 21, 22 : « De varbarico in solo « Romanie.. honorifice est susceptus.. De varbarico liberavit et per Danubium transire fecit ».
.(2) Vita Sancti Severini, p. 11 : « Romanos tamen duris condicionibus aggra- vans », p. 12 : « Romanos... retransmisit»; p. 21 : «Romanos hortabatur » ; p. 24 : «Romani... pacificis dispositionibus in oppidis ordinati ».
(8) Paulini Carmina, XVII, 195, 213, 249, 269 et suiv. apud ERNST HuMmEz, Nicetas, Bischof von Ramesiana, thèse de Bonn, 1895.
(4) Tivdv ônArTiKkoôv…. mi diappoupä Tv Tñs nmôkewc; Théophylacte, pp. 274-275. Xapilouévou Th TOÂE Tv ÉvorAov Tautnv d1ddoyov Tpo- voiav; tbid.
LA ROMANIA DANUBIENNE 47
absolument de réunir les bannières de ces soldats urbains, leur banda, à celles de l’Empire. Un chef militaire, un « scribanus », envoyés pour les sommer, échouent. La population, l’évêque la conduisant, se réfugie, menaçante, dans l’église (1). Il faut lui céder. e
Il arriva ça et là, comme sur le Danube de Mésie ou dans le Norique, où les barbares brûlaient et tuaient, que les habitants des villes et de leur territoire étaient recueillis par des fonctionnaires délégués dans ce but et transportés avec leur bien en « terre romaine », en terre d'Empire, où on leur donnait des terres (?) Maïs on a vu qu'après des dizaines d'années occupées par les incursions slaves toute la ligne du Danube était garnie de cités capa- bles de se défendre, elles et leurs territoires ($).
Mais, à côté, une vie purement rurale se développait et pouvait se maintenir. Elle ne cherchait pas non plus dans l’Empire branlant ses moyens de défense. Quand, sous Justinien, la Rome d'Orient marcha de nouveau à la con- quête de sa frontière danubienne, elle trouva ces démo- craties paysannes déjà organisées en xWpoi, en « terres », dont les Roumains — successeurs de ces Romani dont ils gardèrent le nom et la langue — firent feri (singulier fara). Ainsi la «terre Lavita », la « terre Skassétana », toutes nouvelles, dans Procope, à côté des «terres » en relation avec Ad Aquas — Akys et avec la Remesiana de Nicétas : l’Akueoïia et la ‘Peueoriaveoia.
Ceux qui y vivaient, agriculteurs et bergers, dans leur æoooüta, d’où l’albanaiïis fsat, le roumain sat, sous leurs simples chefs autonomes — comme on le constate en Sar-
(1) Métoxoc Th Tavnyüpewc... Kaëbuvouv Taîs eüpnuiais TÔv aÙTo- kpätopa;tbid. Cf. "Eni TÔ Ts ToÂeEWG iepôv.
(2) Vita Sancti Severini, pp. 26, 29 : « De his oppidis emigrantes ad romanam provinciam; Onoulfus... universos jussit ad Italiam migrare Romanos.. Universi per comitem Pierium compellerentur exire... Provinciales..., qui, oppidis super ripam Danuvii derelictis, per diversas Italiae regiones varias suae peregrinationis sortiti sunt sedes ».
(3) Julius Jung l’a déjà relevé dans ses deux ouvrages, « Rômer und Roma- nen », Innsbruck, 1877 (extrait de la Zeitschrift für üsterreichische Gymnasien) et « Die romanischen Landschaften des rômischen Reiches, Studien über die inneren Entwickelungen in der Kaiserzeit, Innsbruck, 1881.
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daigne, où les dignitaires, au nom de la « couronne du lieu » (corona de log'u), de la « communauté » (le gollectu; cf. le conventus, kuvent des Albanais), sont l’ « armentariu » pour les troupeaux, le « berbecariu » pour les béliers, le « porcariu » pour les cochons, le « maiore de caballos » pour les chevaux (f) _— étaient des « Romains », des « homines latini » comme l’heureux Séverin (?). Leur « loquela », qui était aussi celle des cités et même déjà un langage littéraire, dans les écrits d'un Fortunatien d’Aqui- lée (#), sous l’empereur Constance, était déjà formée dans ces vallées du Sud-Est européen dès la seconde moitié du vie siècle.
En effet, il n'y a plus dans la nomenclature topogra- phique un m final. On dit Solvanou, Zimarkou, Oungou, Kouintou (pour Quintum), Provinou, de même que Vour- depto, Limo, Grapso, Nono (pour Nonum), Tillito (pour Tillietum, « bouquet de tilleuls »), Castellonovo, Carso, Presidio, Capomalva, Viconovo, Skoumbro, Toulkobourgo ou SkKoulkobourgo. La même finale disparaît pour la troisième déclinaison aussi dans Herkulente, Juliovalle, Maurovalle et à l’intérieur d’un mot composé, dans Monte- regine (Movrepeyive). Il n’y a plus parfois même le son s à la fin des formes de pluriel de cette même déclinaison : Asilva est à la place de Ad silvas (cf. dans la Vita Sancti Severini : Ad Vineas). L’a intérieur non accentué prend une teinte plus obscure, qu'on saisit dans Noveiustiniane. I s’affaiblit en e, dans Medeca, de « Medica ». Le ch à la place d’un s devant un { apparaît souvent : Skeptekasas est un exemple connu, mais on a aussi Skemnas, Skitakes, Skédéva, Skéménitis, Skentoudies, Cherdouskéras. Un t devant la même voyelle devient un {3: Loutzolo, Tzou- trato, Pontzas, Tzitaétous, Tzyeidon, Tzonpologon, Itzis, Tzasklis, Edetzio, Tzimes, Vetzas, Tzerzenouza, Prétzou-
(*) Dr Tucci, ouvrage cité, pp. 37-38.
(?) « Loquela ipsius manifestabat hominem latinum.…. de partibus Orientis »; Vita Sancti Severini, pp. 3, 7.
(3) Aôyw &ypoikw..…. «Breves sermone rustico scripsit commentarios », dit saint Jérôme, dans son De viris illustribus, chap. 97; cf. VAN DEN GHEYN, loc 'eitss p.288;
LA ROMANIA DANUBIENNE 49
riès. Le v disparait dans Karoutôes — Caput bovis. La diphtongation du o apparaît dans Nœiodoüvw, Noaiïodouno à la place de Noviodunum, peut-être même dans Brrpavaÿ, si le mot signifie Viglia nova (en roumain : noauä, nouä). Et en même temps, partout l’accusatif prend la place du nominatif : Augustas, Oùpdaoùs, Türaerods, BnhaotTüpug, Bpédas, ’Aovyiïous, NôBas, Victorias, Katrelates, Stenes, Strouas, Scares, Tugurias, Stramentias, Candilas, Dous- manes, Strongues — deux termes thraces anciens —, Ar- gentares. Dans KoBéykikes, qui ne donne pas un sens, on à cru même reconnaitre l’article postposé que les langues des aborigènes balcaniques ont transmis aussi au bulgare, au scandinave.
Cette vie s’arrêtait-elle à la frontière du Danube? Il n’y avait pour cela aucune raison. Seulement, de ce côté les conditions offraient moins de sécurité, et tel des com- pagnons d’Attila avait pu jadis réunir des « skamares » et d’autres brigands et, occupant « la tour dite Herta », d’où il partait pour ses raids de pillard, était assez hardi pour se proclamer roi et assez puissant pour s'opposer aux armées de l’Ilyricum (!).
I1 y avait donc dans les villes et leur rayon, dans les « terres », une population d’« hommes latins », de « Ro- mains », de Passau à Tomis et des vallées de la Macédoine aux plaines de la Dacie officiellement abandonnée, mais baignée par le Danube qui était traversé ici, comme sur son cours moyen, par les vaisseaux des marchands, la population s’étant donné spontanément des institutions de liberté basées sur l'élection, comme partout où on ren- contre, dans l'Ouest européen, la tradition de la cité auto- nome, institutions que l’Empire reconnaissait par des « lois » (vôouoi) formelles. Plus tard, d’après le témoignage de Constantin le Porphyrogénète, les villes de Dalmatie
(4) JorpanEs, S 58. éd. Mommsen, p. 125 : « Ultra Danubium in incultis locis sine ullis terre cultoribus divagatus et plerisque abactoribus scamaris- que et latronibus undecumque collectis, turrim quae Herta dicitur, supra Danubii ripam positam, occupans ibique agresti ritu praedasque innectens vicinis, regem se suis grassatoribus fecerat. »
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elles-mêmes passèrent à l'autonomie, rejetant l’autorité de l'Empire sans en adopter une autre. Et déjà une langue romane existait, avec tous ses caractères, deux siècles avant cette date des « serments de Strasbourg » avec laquelle on veut commencer l'histoire des langues romanes en Occident. Il y avait tous les éléments du moyen âge et le germanisme n’y intervenait pour presque rien.
N. JorGA.
La grandeur des fiscs à l’époque carolingienne
Dans un ouvrage sur le développement économique de l’époque carolingienne, M. Alfons Dopsch prend à partie (!) la théorie régnante depuis les travaux d’Inama-Sternegg (?) et de Lamprecht (3) et même depuis von Maurez (4), théorie qui veut que les possessions royales, les fisci, curtes, villae, fussent des domaines « clos » et d’une grande étendue.
Le savant autrichien a sans doute raison de protester que la réalité était plus compliquée que ne veut cette théo- rie trop schématique. Le domaine royal n’était pas tou- jours d'un seul tenant et il n’était pas aussi « clos » qu’on a bien voulu le dire.
Mais ce qui nous intéresse, c'est moins la structure que la grandeur du fisc. Par réaction contre ses prédécesseurs, M. Dopsch s’est laissé aller, croyons-nous, à diminuer la grandeur des domaines royaux. Son interprétation nou- velle se fonde particulièrement sur les Previum exempla ad describendas res ecclesiasticas et fiscales (5). Nous la croyons viciée par de grosses erreurs.
Ce texte n’est connu que par un manuscrit de Wolfen- büttel. I1 a échappé à la connaissance de Baluze. Publié par Eccard en 1729 dans ses Commentarti de rebus Franciae
(*) Communication faite à la section d'Histoire économique du Ve Congrès International des Sciences historiques (Bruxelles, 1923).
(:) Die Wirtschaftsentwickelung der Karolingerzeit, vornehmlich in Deutsch- land, t. 1, 1913, p. 135-137.
(2) Deutsche Wirtschaftsgeschichte bis zum Schluss der Karolingerperiode, 2e éd., Leipzig, 1909. |
(3) Deutsches Wirtschaftsleben im Mittelalter, Leipzig, 1886 ss.
(4) Geschichte der Fronhôüfe, der Bauernhôüfe u. der Hofverfassung, Erlangen, 1862.
(5) Capilularia, éd. Borenius, t. 1, p. 250.
52 FLO
Orientalis (t. II, p. 902), puis par Bruns en 1979 dans ses Beiträge zu den Deutschen Rechten des Mittelalters (p. 57), il à été imprimé dans les recueils de capitulaïres de Pertz (1, 135) et Boretius, comme illustrant le célèbre Capitulare de Villis, et par B. Guérard dans son Polyptyque d'Irminon (II, 296.304). On en place la composition vers 810.
C’estun modèle de description pour les agents domaniaux du prince. Les chiffres ne sont pas fantaisistes : on a copié la description réelle de quatre fiscs royaux. On a même pour l’un d’eux laisse son nom, Asnappis, sans le rempla- cer par ille.
Or, pour la récolte totale du fisc, on a eu 2,550 muids. Le muid étant de 21 litres, on obtient 537 hectolitres 285, ce qui, au produit présumé de 12 hectolitres à l’hectare, cor- respond à une superficie de terres labourables d'environ 45 hectares. Avec l’assolement biennal, cela donne une superficie de terres labourables de 89 hectares 5470 ou 155 joch 57. Ajoutons largement prairies et pâturages et nous arrivons, pour ce fisc, à un chiffre rond : 00 joch (285 hectares).
Pour d’autres fisces les résultats seraient plus faibles encore. Un fisc serait donc une grande propriété, mais non un village.
* È *
Il n’est pas un seul de ces chiffres qui n’appelle de sérieuses réserves. Nous y reviendrons. Faisons remarquer que, dès 1914, G. Baiïst (1) fit observer (p. 33) qu’un domaine de l’étendue proposée par Dopsch ne saurait nourrir 91 chevaux, 127 têtes de gros bétail, 365 bêtes porcines, 533 brebis et chèvres. Le gros bétail seul exigerait au moins 100 hectares.
Observant en outre une disproportion considérable entre la récolte et la semence (pour 1,978 muids de semence, il faudrait au moins, à 1/5, 9,890 muids de récolte au lieu de 3,848), Baist imaginait que la description avait été opérée en vue d'une année de disette. Il proposait, au lieu de 4ÿ hectares mis en labour, le chiffre de 160, en admet- tant que le muid fût de 21 litres. « Warscheinlich ist auch
(t) « Zur Interpretation der Brevium exempla und des Capitulare de Villis » (dans Vierteljahrschrift fü- Sozial- u. Wirtschaftsgeschichte, t. XII, p. 22-70).
GRANDEUR DES FISCS 53
diese etwas zu niedrig. Sie beruht auf Dipl. Carol. I, n° 132 vom Jahre 781, wo dem Handel von Comacchio zugesagt wird, dass von ihm die Hafenzülle, wie vor alters, nach dem modius von 30 Pfund (per libras) und nicht von 45 Pfund erhoben werden sollen. und auf der Annahme dass hier das mit 327.45 gr. angesetzte rômische Pfund gemeint sei. Da im selben Jahr in Cap. von Mantua die alten Denare verboten werden, sollte man doch zunächst an das mit dem Münzsystem unlôslich verbundene Karo- lingerpfund denken, dessen niederster Ansatz (vel. Inama, I, 635) sich auf 400 Gramm beläuft. Damit würde man gegen 200 Hektar kommen (p. 34). »
Les réserves de Baist étaient prudentes. Le diplôme de 781 concerne uniquement l’évêque et les habitants de Comacchio : pour eux, à Mantoue, le muid sera compté comme au temps du roi Liutprand.
La capacité du muid de Gaule était infiniment plus con- sidérable. Guérard l’évaluait à 2 litres (1). Reprenant ses calculs, nous arrivons par diverses voies à 63 litres en moyenne, soit le triple du chiffe d’Inama accepté sans con- trôle par Dopsch. La surface de 45 hectares devrait donc être triplée (135 hectares) ; avec l’assolement triennal — car l’assolement biennal est inadmissible à cette époque — il faudrait la porter au triple, soit 405 hectares de terres de labour au lieu de 89. La marge est large (?).
Si l’on ajoute la prairie nécessaire au gros et petit bétail, très nombreux, la forêt, qui devait être considérable — — comme l’a vu von Baiïst (p. 36) pour 265 porci majores, plus les minores — on arrive à la conclusion que les 400 hectares de terres labourables ne représentent pas même la moitié de la superficie du fisc d’Asnappis.
Mais, au fait, qu'est-ce qu'Asnappis ?
Dopsch n’en dit rien. Il ne s’est pas aperçu que H. Brun- ner avait déjà fait l'identification (*) avec ANNAPES entre
(1) M. Audouin arrive au même chiffre (52) par d’autres procédés. Voy. Bul- letin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1918, p. 421.
(2) Les assertions de M. Dopsch ont aussi étonné M. Halphen, qui en à mon- tré Ja fragilité dans ses Études critiques sur l'histoire de Charlemagne (1921), p. 249-252, |
(%) Selon G. Baist, p. 32.
54 FTDOTL
Lille et Tournai (Nord, arr. Lille, cant. Lannoy). Baist à achevé de la rendre certaine en identifiant Grecionem, dépendance d’Asnappis dans les Brevium exempla, avec Gruson, petite commune de 311 hectares située à 5 1/2 kilo- mètres à vol d'oiseau au sud-est d’'Annapes, à 2 1/2 kilo- mètres au nord de Bouvines (1). Annapes est une com- mune dont le territoire couvre 1156 hectares. J'imagine que telle était la superficie du fisc d’Annapes il y a onze siècles.
Palaiseau, donné à Saint-Germain-des-Prés par le roi Pepin le 25 juillet 754, avait exactement la même étendue : la commune actuelle a 1,151 hectares (?).
Mais restons dans la région du Nord.
Annapes fut concédé, évidemment par Louis le Pieux, au comte Évrard, plus tard marquis de Frioul (*), époux de Gisèle, fille de l'Empereur, sans doute avant 837 ({). Celle-ci obtint de son frère, Charles le Chauve, un fisc royal Summinium in pago Hostrewant, qui est Somain (Nord, arr. Douai, cant. Marchiennes). Elle en gratifia, eu 869, l’abbaye de Cvsoing, sous réserve d’usufruit à son fils Alard.
A cette occasion, elle donne des précisions sur ce bien, que lui à concédé le roi Charles, si dicere audeam, germa- nus (°). Le manse seigneurial renferme 179 bonniers de terre arable, 32 de prés, 561 de forêt, atque huic servien- tia 93, simul etiam terre bunaria 4. Précédemment l’église avec sa dotation de 9 manses avait déjà été donnée par la princesse à Cysoing. Même en ne tenant pas compte de la capella et de ses 9 manses, on a un total de 869 bonniers pour le fisc de Summinium, soit, à 138.5 ares le bonnier (6), 1,203 hectares. \
Si l’on considère comme une annexe les 93 huic servien-
(!) Ajoutons que Treola, au NS 36, où il y a des vineas dominicas, est Trieu à 4 1/2 kilomètres à l’E.-E.-S. d'Annapes.
(?) Nous nous permettons de renvoyer à nos Conjectures démographiques, p. 40-41.
(8) Énouarp FAvRE, Etudes d'histoire dédices à Gabriel Monod, p. 151.
(+) G. Baisr, p. 32-33,
(5) Cartulaire de Cysoing, n° 3, p. 17.
(5) Évaluation de Guilhiermoz.
GRANDEUR DES FISCS 5
tia, on n’a plus pour le finage du fisc que 772 bonniers, soit 1069 hectares, chiffre qui se rapproche de la commune actuelle de Somain (1).
Autre exemple :
Le 30 mars 850, à Amiens, (?), Angilguinus (*), d'accord avec sa femme Rumildis, se dessaisit en faveur de la cathé- édrale d'Amiens des biens que l’empereur Louis et le roi Charles lui avaient concédés en pleine propriété; c’est à Savoir :
En Amiénois, dans la villa appelée Fontanas super flu- vio Salam, c’est-à-dire Fontaine-Bonneleau (Oise, arr. Clermont, cant. Crevecœur), sur la Selle naissante, 47 manses :
10 Le manse seigneurial, avec 2 moulins et 3 brasseries (cambae). Ce manse seigneurial à de terre arable, plus minus bovorum (bonuariorum) CCCC. En outre la moitié de Dulci Melario (Domeliers, Oise), près de Fontaine, les prés jusqu’à Bonoglo (Bonneuil. Oise) et de Bonneuil à Crisciacum (Croissy, Oise). De forêt, à A/tavio (inconnu), de quoi engraisser 2,000 porcs.
2° Les « manses fiscalins », au nombre de 46, avec les mancipia et 38 acclae.
Vient ensuite la liste des mancipia : ils forment exacte- ment 100 feux, dont 67 ménages : 48 fois le mari et la fenime sont nommés ; 19 fois la femme n’est pas nommée); 26 fois . l'homme seul est nommé avec on sans enfants; à fois la femme seule avec ou sans enfants; ? fois le fils et sa mère. Cela fait done 67X2 — 134 mancipia mariés+ 26 hommes et 5 femmes célibataires ou veufs et 4 mères et fils. Soit en tout 169 adultes. À 4 enfants par ménage, on a 268 enfants, non compris ceux des veufs et veuves. En tout la popula- tion villageoise atteint au moins 500 personnes. Ce n'est pas tout : un certain nombre de mancipia sont dits possé- der des servit et ancillae !
(:) Soit 987 hectares. — A 198 ares le bonnier, le fisc a 988 hectares.
(2) Cartulaire du Chapitre de la cathédrale d'Amiens, publ. par chanoine Rose, Roux et Soyez, t. I, p. 1-5 (Memnotires de la Soc. des Antiq. de la Picardie ; Documents inédits concernant la province, t.. XIV, Amiens, 1905, in-4°0).
(3) Probablement Angelwinus nobilis, fait prisonnier en 844 dans la bataille livrée en Poitou à Pepin d'Aquitaine. II fut en 853 missus en Parisis, Mulcien, Sellentois, Vexin, Beauvaisis et Vendelais (Capitularia, II, 275).
D6 F. LOT
Le bien royal donné à Angiiguinus représente donc un ou plusieurs villages ({), qu’on ait égard à la population ou à l'étendue approximative du terrain.
Cette étendue comporte, en effet :
D'abord 46 manses à 10 hectares — 460 "A 38 accoles de 1 hectare, soit environ oU0 hectares (?).
Plus de 400 bonniers de labours du manse seigneurial, soit 594 hectares.
L'’étendue des prés était considérable, si l’on en juge par la description. La forêt devait être très grande, puisque Saint-Germain-des-Prés pour 1,000 pores avait > lieues de tour dans la forêt d’Iveline, soit 800 hectares pour M. Hulin (*).
La réserve seigneuriale comprenait au moins 550 hec- tares de terres de labour, 1,500 à 1,600 de forêts, quelques centaines de prés : en tout plus de 2,000 hectares.
Les tenures ayant une superficie égale à la réserve en règle générale, c’est une grande propriété de 4,000 hec- tares que Louis le Pieux et Charles le Chauve ont concé- dée au fidèle Angilguinus. Son étendue ne saurait en tout cas être inférieure à 2,500 hectares; c’est le minimum.
Aujourd’hui Fontaine-Bonneleau est une grosse com- mune de 1,837 hectares, avec 336 habitants. 'Domeliers, dont une partie fut concédée, a 613 hectares et 475 habi- tants Enfin, les prés s’étendaient de Bonneuil-le-Plessis (1,829 hectares, 830 habitants) à Croissy.
On pourrait relever encore dans les diplômes carolin- giens plusieurs exemples de donations de fises ou de portions de fiscs. En 867, Charles le Chauve donne à Saint- Germain-des-Prés, pour lui servir d’asile contre les Nor-
(!) Outre Fontanas et 11 moitié de bulci Melario, une localité dite Trudaldi valle, non identifiée.
(2) C'est là un minimum ; peut-être les tenures s’élevaient-elles au double ; car à Saint-Bertin, la moyenne n’est pas de 10 hectares par tenure, comme à Saint-Germain-des-Prés, mais de 19.5.
(3) Polyptique d'Irminon, éd. Longnon, p. 252. — Aujourd'hui encore, près Fontaine, à l'O., se trouve le Grand Forest bois de 2 1/2 kilomètres de long sur 1 kilomètre de large; au S.-0., le Bois au Vidame, de 3 kilomètres sur 1 ; auS$., le Bois de la Perrière ; à l E., le Bois de la Haye, de 2 kilomètres sur 1; ar Bonneleau et Peut un De. non nommé par Cassini, de 3 kilomètres sur 1 1/2; au N. de Domeliers, le petit Bois du Fay.
GRANDEUR DES FISCS EL
mands, la villa Bospatium en Laonnois, laquelle compre- nait 70 manses (1); il s’agit très probablement de Voulpaix dans l'Aisne, commune de 1,139 hectares. En 879, le roi Louis IL fait don en pleine propriété au comte Aleran de propriétés royales également en Laonnois : 1° la villa Res- bacis. avec 50 manses et une église, avec sa donation; 2 à Autreppes, 40 manses avec l’église (?), Autreppes (Aisne) est une petite commune de 675 hectares: Resbacis, ruiné, fut repeuplé parles Flamands au xri* siècle, d’où le nom de La Flamengerie (Aisne), que porte depuis lors cette loca- lité, grosse commune de 2,643 hectares (*).
Des localités bien connues, Issy ({‘)}, Suresnes (°), Cluny (6), etc., sont d'anciens fises rovaux.
Les bénéficiaires de ces fiscs sont très souvent des éta- blissements ecclésiastiques, mais aussi des comtes et des vassaux royaux. Ceux-ci n’obtiennent, semble-t-il, le plus souvent que des portions de fises; quelquefois, cependant, ils ont été gratifiés de fisces entiers, comme le montre l'exemple d’Angilguinus rapporté plus haut, et cowme le fait supposr un capitulaire de l’année 780, qui parle de vassi dominici, détenant jusqu’à 100 et même 200 manses (7).
En résumé, il résulte des exemples que l’on vient d’énu- mérer que le fisc royal à l’époque franque correspond pour la superficie non à une ferme, même à une «grosse ferme », mais à un village moderne.
FERDINAND Low. Professeur à la Sorbonne, Directeur d’études à Ecole pratique des Hautes-Etudes.
(1) Pouparnix, Chartes de Saint-Germain-des-Pres, p. 57, n° XXXV.
(?) Historiens de France, t. IX, p. 414-415; Tanpir, Cartons des Rois, n° 213f
(3) Roubais, qui conserve son premier nom, n'est plus qu'un écart de cette commune.
(4) La donation d'Issy ne nous est connue que par un acte refait entre 1003 et 1015 (LASTEYRIE, Cartulaire de Paris, p. 3).
(5) Suresnes fut donné en 918 par Charles le Simple à Saint-Germain-des- Prés, pour dedommager cette abbaye de la perte de La Croix-Saint-Leufroy, abandonné aux Normands (Tarpir, Cartons des Rois, n° 298, p. 143).
(6) Prexor, Histoire de Cluny, 1, 32.
(*) Borerius, I, 52.
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Les doyens de chrétienté
Étude de diplomatique sur leurs actes de juridiction gracieuse en Belgique au XIII siècle.
L'étude de la juridiction gracieuse du xir* siècle n’a guère tenté, malgré son intérêt évident, la curiosité des érudits. Si l’on veut savoir combien peu on s’est occupé de ces questions, il suffira de parcourir la littérature du sujet, très maigre, mais complète néanmoins, qu'en à dressée, en 1911, M. Oswald Redlich dans son manuel de diplomatique des actes privés (1).
Quand on aura cité le travail de M. Paul Fournier sur les officialités (2), l'étude de M. G. des Mare: sur les lettres de foire à Ypres(), la dissertation récente de M. A. de Bouard consacrée aux notaires du châtelet de Paris (4), et, enfin, l'introduction de M. Aloïs Schulte au cartulaire de la ville de Strasbourg ()}, on connaîtra ce qu'on a publié d’essentiel sur les actes de juridiction volontaire du nord de la France, de la Belgique et de l’Alsace-Lorraine.
Je voudrais montrer ici sur le vif l’action des doyens de chrétienté durant sa période de splendeur, — on devrait dire pendant sa seule période — c'est-à-dire tout le long du xu1® siècle. On y verra à l’œuvre un personnage ecclé- siastique, le doyen, faisant l’office d'écrivain public, prési- dant aux actes juridiques de ses ouaiïlles (ventes, contrats,
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(4) O. Reputcn, Die Privaturkunden des Mittelalters. 1911, p. 170 et passim.
(2) P. Fournir, Les officialités au moyen äge. 1880.
(5) G. nes Marez, La lettre de foire à Ypres au XIIIe siècle, dans Mémoires Académie royale de Belgique, t. LX (1901), in-8°.
(4) A. pe Bouarp, Études de diplomatique sur les actes des notaires du chätelet de Paris. 1910.
(#) AL. ScnuLte, Strassburger Urkundenbuch, 3. Einleitung, pp. xvu et suiv.
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testaments), rédigeant les chartes qui en fixent le souvenir et garantissant celles-ci au moyen du sceau de sa fonction. _ Ce sujet est entièrement neuf, bien qu’il présente de frappantes analogies avec l’étude de M. P. Fournier; mais, si la bibliographie est nulle, par contre, les sources d'infor- mation sont abondantes. Elles consistent uniquement dans les cartulaires et chartriers d’abbayes, imprimés ou manus- crits, de Belgique, de Hollande, quelques-uns d'Allemagne et du nord de la France. Elles permettent de donner une idée d’ensemble sur l’activité des doyens en tant que notaires. Je me propose d'examiner spécialement ces deux points : 1) l’exercice de la juridiction volontaire par les doyens de chrétienté; 2) les actes rédigés par eux en cette qualité.
S I. Origine de la juridiction gracieuse des doyens de chrétienté.
Une décrétale (non datée) du pape Alexandre III (1159-1181) constitue une date importante, on ne saurait assez le rappeler, dans l’histoire de la diplomatique du moyen âge et dans celle de la preuve écrite en justice. Non pas que ce pape ait créé la doctrine touchant le sceau authentique (1), mais parce qu’il l’a fait connaître officielle- ment et fixé de la sorte sur elle l’attention des juristes et des glossateurs. Alexandre III est d'avis (videntur nobis) que les actes authentiques n’ont aucune force probatoire [en justice ecclésiastique], en dehors des actes passés devant des notaires publics ou bien ceux munis d’un sceau authentique (*).
L'opinion pontificale est, comme on voit, très clairement libellée ; maïs elle laissait la porte ouverte aux interpréta- tions les plus opposées. Car, que faut-il entendre au juste par sceau authentique et qui a le droit d’en avoir un? La
(1) Sur le sigillum authenticum, voyez : H. BRessLAU, Handbuch der Urkunden- lehre für Deutschland und Italien, t. T, 2e éd. (1912), pp. 656-660; 718-721 ; Gross, bas Beweisverfahren im Kanonischen Prozess.
(2) « Scripta vero authentica, si testes inscripti decesserint, nisi (forle) per manum publicam facta fuerint, ila quod appareant publica aut authenticum sigillum habuerint, per quod possint probari, non videntur nobis alicujus firmitatis robur habere. » C. 2, X, de fide instrum., 2, 22.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 61
difficulté de déterminer exactement qui pouvait user d’un tel sceau permettait à une foule de gens de réclamer pour eux ce privilège. De fait, cependant, la doctrine et la cou- tume étaient d'accord, à la fin du xrri* siècle, pour recon- naître à certaines catégories de personnes ou personnes morales la qualité d’être détentrices d’un sceau authen- tique; c'étaient, dans le monde ecclésiastique, les hauts dignitaires, tels l’évêque, l’archidiacre, l'official, puis l'abbé d’une abbaye exempte et le doyen de chapitre; dans le monde laïque, c’étaient les grands seigneurs ainsi que les cours de leurs hommes de fief.
Il fallait rappeler ces idées régnantes de l’époque pour comprendre à la fois l’origine et la grande vogue dont a joui au xrr° siècle, dans certaines contrées, la juridiction gracieuse des doyens de chrétienté. La décrétale du pape Alexandre III n’a pas octroyé à ceux-ci le pouvoir de notaires publics, puisque tel n’était, en vérité, pas son but, mais ele a aidé indirectement à le faire en reconnaissant de la valeur juridique aux actes munis d’un sceau authen- tique. La décrétale était l’affirmation solennelle d’une doctrine dont nous allons voir l’application pendant tout un siècle. L'acte du doyen de chrétienté forme juridique- ment le trait d'union entre la charte scellée par un parti- culier du xri° siècle et l'instrument du notaire public dont l'emploi commence à se généraliser en Belgique vers l’année 1300.
La juridiction volontaire, dont les doyens de chrétienté sont investis, ne leur à pas été donnée par voie d'autorité administrative; c’est là un point bien établi; cette juridic- tion découle des circonstances ou des idées qui avaient cours touchant la valeur juridique de la charte.
Au moment où nous sommes, c’est-à-dire vers l’an 1200, il y avait de longs siècles que la preuve testimoniale était — faut-il le rappeler? — la seule en vigueur en justice lors de contestations relatives à des matières de droit privé. On sait que le document écrit, ou la charta, jouissait aux yeux du juge d’une faible force probatoire; c'était un témoignage, certes mais que pouvait valoir un écrit, un parchemin composé en dehors de toute participation d’une autorité légale, rédigé très souvent par celui-là même qui
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bénéficiait des faveurs que l’acte renfermait ? (?) Nul, en effet, ne pouvant se créer des titres, quelle garantie juri- dique pouvaient-ils présenter ?
Mais, d'autre part, le témoignage oral n’est pas éternel, il s'évanouit avec le temps, et on ne peut l’opposer, par conséquent, en cas de conflit, à des tiers après la mort des témoins. La force des choses obligea donc insensiblement, vers le milieu du xn° siècle, à consigner sur le parchemin des contrats, comme on l'avait fait au 1x° et au x° siècle, et à les entourer d’effets juridiques considérables (?). Il y eut ainsi une série de tentatives, d’expédients, les uns heureux, les autres maladroits, pour arriver au but auquel on désirait aboutir. Dans le duché de Brabant, le duc est, en quelque sorte, au xri° siècle, l’unique officier public de la contrée (*); par contre, les abbayes s’efforcent, au moyen des chirographes, de munir leurs titres de propriété de fortes garanties pour l’avenir(4). Restaient encore d'autres systèmes. ‘
Parmi ces modalités, celle qui consistait à s'adresser à une juridiction à sceau authentique, comme la juridiction décanale, paraissait toute désignée vers la fin du xrr° siècle et présentait, au surplus, les plus grandes garanties de succès. Elle découlait de la nature même des faits et on y arriva par une suite de phases successives.
Le transfert des biens meubles, soit par donation ou par vente, se faisant en présence de témoins, il était naturel qu’on fit appel à un nombre considérable de garants ocu- laires et auriculaires. Au xr° siècle et plus tard, ce total atteignit parfois la trentaine; il suffit de parcourir un cartulaire de cette époque pour voir qu'aucune transaction
(2) C£. ©. Renuion. Ibidem, p. 124, etc. et R. WEEMAESs, Les actes privés en Belgique depuis le Xe jusqu'au commencement du XIII siècle, dans Ana- lectes. E. ReusENs, t. XXXIV (1908), pp. 330-331.
(?) Cf. E. ne MARNErFE, Un document interessant au point de vue de la valeur juridique des actes au XIIIe siècle ; dans Analectes. REUSENS, t. XXIX (1901), pp. 366-367.
(3) Voyez la plupart des chartes ducales du xre siècle, publiées par E. »E Marnerre dans le Cartulaire d'A fflighem, les chartes de Heylissem, les Cartae Parcensis, etc.
(+) Cf. H. Neus, La rénovation des titres d’asservissement en Belgique au XIIe siècle, dans Revue belge d'histoire, t. L (1914), pp. 1-95.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ ans
en faveur d’une communauté religieuse n’était conclue, sans le concours d'une foule de gens lettrés ou même pas lettrés du tout. Quand une donation est faite, il y a là, sur le marché public ou en plein champ, non seulement le bienfaiteur, des parents, des amis, des moines en faveur de qui on donne, mais encore des prêtres, des clercs, et enfin, une multitude d’inconnus, hommes et femmes(t), que les chartes ne désignent pas autrement que sous le nom de «et alii multi » (?). La donation faite à Saint-Pierre- lez-Gand, en 1142, par un chevalier Englebert, est notée, par exemple, comme suit dans le Liber traditionum : «<Anno Domini M. C. XLII... dedit..……. circumstantibus et consentientibus parentibus suis et amicis .. Nomina testium qui interfuerunt : Walterus Covent, Balduinus de Dave- tengem, Balduinus Stop, Henricus de Larbeke et multi alii » (à).
Avec le temps une sélection s’opère très naturellement parmi ce monde accouru de droite et de gauche et, parmi les témoins, le choix se porte sur les autorités morales les plus propres pourattester la véracité de faits passés ; c'est, d’un côté, l'autorité civile, représentée par les échevins, de l’autre, le pouvoir religieux qui figure soit par l’archi- diacre de la contrée, soit par le doyen de la circonscription, soit, enfin, par le curé de l’endroit. C’est le germe de la juridiction gracieuse exercée par ces deux pouvoirs, dont le xrn° siècle verra le merveilleux épanouissement.
Que ce n’est point là une pure supposition, qu’on parcoure au hasard les actes de droit privé, de 1150 à 1200, publiés dans le Liber traditionum de Gand et on y verra, à chaque page, comment la coutume s’est formée. Choisissons trois exemples de l’étape parcourue, En 1154, donation est faite en présence du frère de la bienfaitrice, de son oncle et une foule d’inconnus ({); quelques années plus tard, en 1174, une donation se fait à la fois devant des curés de villages,
(4) A. Faye, Liber lraditionum S. Petri Blandiniensis, p. 118 (en 1060) : « Notholdus el alii utriusque sexus quam plurimi ».
(?) Cf. Cu. Prior, Cartulaire de l’abbaye d'Eenaeme, p. 364.
(3) Cf. A. FaxEx, Liber tradilionum.…, p. 160.
(4) Ibid, p. 160.
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des échevins et « alit innumerabiles » (!); ces derniers ne tarderont pas à disparaître, étant devenus encombrants aux yeux des curés et des échevins, et bientôt on ne passera plus d’acte que devant un échevin ou un ecclésiastique.
D'autres circonstances aidèrent encore à centraliser entre les mains du haut clergé l'exercice de la juridiction volontaire. Dès le xr° siècle au moins, les archidiacres avaient l’habitude de tenir plusieurs fois par an des réunions solennelles où se rencontraient les curés de leur circonscription; on y discutait et arrêtait des points de discipline ecclésiastique et on y travaillait à la réforme de la vie religieuse; ces réunions devinrent bientôt aussi des prétoires où se plaidèrent et se tranchèrent des conflits entre clercs ou laïques touchant des droits de propriété (dimes, offrandes, limites, ete.).
Il n’est pas douteux que ces assemblées n’aient exercé, par l’autorité dont elles émanaient et leur périodicité, une attraction profonde sur l’esprit des fidèles. Et l’heure où se terminait à l’amiable un long désaccord, était bien souvent l’occasion soit de régler des contrats privés, soit de faire de nouvelles générosités aux communautés reli- gieuses. Tribunal et bureau de notaire ne sont pas deux choses qui s’excluent au xri° siècle et, si l’on y songe bien, rien n'est moins contraire à la nature des faits. Les cartu- laires témoignent avec éloquence de cette coutume à partir de 1150 environ et l’on peut y voir à la longue un tribunal purement ecclésiastique devenir un bureau d’affaires au service du public. Je ne citerai qu’un seul exemple parmi tant d’autres propres au diocèse de Liége (?); c’est celui de la donation de l’église d’Orbais par les seigneurs de cet endroit à l’abbaye de Bonne-Espérance ; la libéralité a lieu en présence de l’archidiacre Henri qui en dresse acte (à).
(1) Cf. A. Favex, Liber traditionum.…., pp. 194 et 195. La plus ancienne mention d'une intervention échevinale date de 1160; Zbid., p. 168.
(2) Voir donations et achats devant l’archidiacre de Liége dans Sr. BormaAns et E. ScnoozmEesrers. Carlulaire de l'église de Liége, t. I, des années 1172 (p. 172), 1185 (p. 106), 1187 (p. 108) et 1190 (p. 117).
(3) Cf. MaGue, Chronicon Bonae Spei. Pour l'évêché de Cambrai, voyez »E Suer, Corpus chronicorum Flandrie, t. 11, p. 787 (acte de 1185); pour Tournai au xme siècle, cf. Vos, Cartulaire de Saint-Médard, passim ; pour Trèves, cf. GorriNer, Cartulaire d'Orval, p. 124 (acte de 1200).
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 65
De même que les archidiacres,les doyens ruraux tenaient des assemblées, probablement mensuelles, où se rencon- traient les curés ou les bénéficiers avec charge d’âmes du doyenné. La plus ancienne mention d’une réunion de ce genre que je connaisse est antérieure à l’année 1106, et est rapportée par le Cantatorium S. Huberti où il est question de « concilium presbiterorum » et « conventus sacerdo- tum (1) », C’étaient pareillement des assemblées mi-admi- nistratives, mi-judiciaires. On trouva commode, vu la présence de fidèles, de passer des actes juridiques. Dans le diocèse de Liége, les réunions décanales s’appelaient invariablement au xir1° siècle concilit, leur chef : decanus concilit et les curés assistants : fratres concilii (?); dans les autres diocèses, par contre, il est communément question de christianitas et de decanus christianitatis.
Ce fut à partir de la seconde moitié du xrr° siècle que les doyens réunirent leurs curés de la sorte d’une manière suivie ; avec le temps et le développement de la vie sociale s'accrut aussi le nombre des affaires qui furent portées devant leur tribunal. Recueillons seulement les traits sui- vants de son activité. En 1166 une vente d'immeubles a lieu devant Robert et Henri, appelés respectivement doyens de Schellebelle et de Boelaer ($); en 1186, Françon de Fon- taines et ses enfants, Guillaume de Haine, Alard de Mer- builes, ainsi que ses frères, promettent d'abandonner leurs prétentions à l'endroit de l’abbaye d’Aulne au sujet de la possession d’une terre située à Saint-Vaast; cette promesse formelle se fait non seulement en présence des échevins de l'endroit, mais aussi en plein concile ou assemblée des curés présidée par le doyen du doyenné de Binche ({). Quelques années après, en 1202, on note une confirmation d’une donation de terre faite devant Wéry, doyen, et de ses confrères du concile de Chimay ($). En 1205, Sébastien
(2) Cf. K. HanqQuer, La chronique de Saint-Hubert dite Cantatorium, p. 47 et 246.
(2) Cf. Chronique de Saint-Hubert et toutes les chartes décanales du xIue siècle.
(3) Cf. pe Suer, Corpus chronicorum Flandrie, t. 1, p. 770, n° xx1v
(4) Cf. L. Deviers, Description des cartulaires…., t. I, p. 205.
(5) Cf. Reusens, Analectes..…., t. XVII (1861), p. 29.
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de Heppignies renonce au cens,que lui réclamait le prieuré de Frasnes-iez-Gosselies, entre les mains du doyen de Fleurus : R .. et « omnes fratres concilii » (1); il en va de même en 1206 lors d’une cession de biens en présence d'Arnoul. doyen de Binche et de « multi alit de fratribus concilii nostri » (?).
En résumé, tout portait, à la fin du xri° siècle, à faire à la campagne du doyen de chrétienté ou de concile le person- nage essentiel pour la passation d'actes juridiques, surtout quand ces actes avaient pour bénéficiaires des commu- nautés religieuses. Car, d’une part, de simple témoin qu’il était auparavant il est devenu à présent, grâce aux assem- blées conciliaires, juge et administrateur éminent, possé- dant un sceau propre à son office, auquel les juristes accorderont la valeur de ce sceau authentique caractérisé par le pape Alexandre III.
Faut-il insister sur le rôle éminent du doyen au sein de ses ouailles du village ? Quand on lit certains cartulaires, aussi bien ceux de Flandre, du Brabant, du luxembourg que de Champagne(), on constate qu'au xirr* siècle, le doyen est partout et en toute circonstance. Mais cette place prépondérante qu’il occupe dans la vie morale comme dans la vie juridique s'explique d’elle-même. Un accord doit-il se faire entre deux propriétaires au sujet d’une vente ou d’un échange de terres, on s’empressera d’aller trouver l’homme qui, par son caractère religieux et son instruction. présente aux yeux de tous des garanties de sécurité et d'expérience éprouvées. Sans doute, peut-on s'adresser aussi aux échevins locaux ou ruraux, mais il semble bien qu’antérieurement au milieu du xrr1° siècle, l’autorité de ceux-ci comme officiers publics, ayant bureau d'écriture, était encore mal assise (4).
(1) Cf. E. pe MaRxErrE, Carlulaire d'A fflighem, p. 332.
(2) Cf. L. Deviisers, Description, t. 1, p. 205.
(3) Sur le rôle extrêmement actif au x siècle des doyens de chrétienté de Provins, voyez V. CARRIÈRE, Histoire et cartulaire des Templiers de Provins. Paris (1919), pp. 41. 43, 44, 45, 48, 50, 52, 53, 55, 57, 62, 63, 65, 65, 67, 70, etc.
(*) Les chartes échevinales attestant des contrats de droit privé sont rares en Belgique avant 1230; mais du fait que les actes sont peu nombreux on ne peut pas conclure que la juridiction gracieuse n’a été guère exercée par les échevins, bien au contraire, mais simplement que les échevins ont organisé
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Le doyen est connu dans toute la contrée, il est l’homme de confiance et il s’intéresse plus activement aux menus faits de ses fidèles, à leurs transactions, voire à leurs que- relles, que ne pourraient le faire les juges de l’évêque, les officiaux ou les notaires relégués dans une chancellerie éloignée. Sa parole persuasive provoquera mieux quen'im- porte quelle autre des donations, elle tranquillise les con- sciences et apaisera, au besoin, des conflits 1rritants entre parties. Ce personnage ecclésiastique est appelé à un bril- lant avenir; nous verrons son autorité grandir avec le temps et s'implanter dans les contrées les plus opposées de notre ancienne Belgique; en Wallonie, au diocèse de Liége, on l’appellera le doien de council, en terre fla- mande et dans les parties wallonnes des diocèses de Cam- brai et de Tournai, le landdeken ou le doyen de chrestienté.
Remarquons encore qu’à la fin du xr° siècle, le doyen n’a guère de concurrence à craindre de la part des tribu- naux échevinaux dont les bureaux d'écriture ne sont pas organisés ou sont si peu actifs. Enfin, quand l’évêque s'adresse à lui pour faire passer des contrats, il est le col- laborateur en quelque sorte de l’autorité épiscopale et son prestige en grandit. Il se trouvera ainsi, faute de concur- rence et grace à l’évêque, être le premier à exploiter dans nos contrées, dès 1200, ce sceau de juridiction que la royauté française n'utilisera que bien plus tard et par imi- tation des institutions ecclésiastiques (1).
tardivement une chancellerie. Des textes très connus empruntés au Liber traditionum (p. 104, etc.) et au Cartulaire d'Eenaeme (p. 74 …), montrent la juridiction volontaire en Flandre aux mains des échevins depuis la seconde moitié du xne siècle. Voici quelques dates des plus anciennes chartes éche- vinales (actes de droit privé) : 1153-1154, Nivelles (Cf. A. WaurTers, : Bull. comm. roy. hist. Ssér. 4, t. VII, p. 339 et E. ne Moreau, Chartes de Villers, p. 15); 1199, à Tournai (Ann. Soc. hist. Tournai, 1896, p. 31); 1206, à Ypres (Feys et Neuis, Cart. Saint-Martin, t. Il, p. 45); 1216, à Bruges et Huy (WARNKOENIG-GHELDOLF, Hist. de Bruges, p. 142, note 1 et p. 14 (suite), note 2); L. Devicers, Description, t. 1, p. 164): 1220, à Gand et Alost (Cartul. de Baudeloo, n° IT (B), fol. 190, aux Arch. État Gand et chartrier de l'abb. de Forest, aux Arch. Gén. roy.); 1227, à Dinant (Bull. Soc d'art et hist. diocèse de Liege, t. V, p. 466); 1227, à Dixmude (F. van DE Purte, Chronica… de Dunis, p. 365); 1128, à Furnes (F. van DE Pure, Cartularium de Dunis, p. 537); 1229, à Louvain (Cartul. du Parc À, fol. 24, à l’abbaye du Parc). (:) Cf. ne BouaRp, 0p. cit.
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Voilà l’origine de la chose. il faut maintenant rendre compte de son nom. D’où vient l'appellation : decani christianitatis, decani conciliorum ? Ce dernier mot est en partie résolu.
D'où vient l’appellation : decani christianitatis ?
Il est hors de doute qu’au xrri° siècle le mot christianitas (crestienté) avait deux sens légèrement distincts. Le pre- mier était synonyme d'ecclésiastique, par opposition à laïc ; le second désignait plus particulièrement une circon- scription religieuse à la tête de laquelle se trouvait un doyen rural, c’est-à-dire un doyen appartenant au clergé séculier et non attaché à un chapitre. Le texte de l’an- née 1294 cité par le dictionnaire de Fr. Godefroy témoigne très nettement pour la première de ces significations ({); quand, en 1269, une charte dit : « Et iis Jehans dit qu'il le proverotit bien en la court de la crestientei (?) », le mot de crestientei est l’équivalent d’ecclésiastique. Aux xrrI° et xiv® siècles il était communément question à Reims de chrétienté pour désigner les rouages du tribunal ecclésias- tique de l’official, à l’exclusion du tribunal civil; une charte du 24 novembre 1221 parlera par exemple ainsi : «ad episcopum vel ejus officialem qui tenebat PLACITA CHRISTIANITATIS () »; il est question non seulement d’offi- cial de la chrétienté, mais de « promoteurs de la cres- tienté » et d’ « appariteurs de la crestienté » (4).
Le second sens du mot christianitas n’est pas moins évi- dent. Il désigne un territoire déterminé soumis à la juri- diction ecclésiastique soit du doyen rural, soit de l’archi- diacre d’une cathédrale. Exemple : le 8 août 1384 est mentionné parmi les dignitaires du chapitre Notre-Dame de Reims l’archidiacre de la chrétienté, c’est-à-dire le chef hiérarchique du doyenné de la ville (); la maison qu’il occupe est appelée, le 21 décembre 1326, « domus archi-
LL
(1) C£. FR. GopEerroyx, Dictionnaire de l'ancienne langue francaise, t. II, (1883), p. 131.
(?) CE. Varis, Archives administratives de Reims, t. 1, p. 744.
(3) Cf. Ibid., t. IX, p. 520.
(+) CE. lbid.,t. If, pp. 776, 520, 428, 1182.
(5) GE. 1614; te Ep 506.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 69
diaconi remensis que dicitur domus christianitalis remen- iso)
Quant au nom christiani donné aux doyens ruraux on devine aisément comment on à pu faire choix de ce terme spécial. On sait qu'il existait deux espèces de chapitres ecclésiastiques comprenant chacun un dignitaire appelé doyen; c’étaient les chapitres réguliers (de Saint-Augus- tin) et les chapitres séculiers (chapitres de cathédrale et collégiales) ; dans l’un et dans l’autre le doyen était désigné du nom de decanus chori ou decanus capituli; par contre, le doyen rural était désigné par le titre : decanus christia- nitatis. Les deux personnages sont nettement caractérisés, par exemple, dans une charte du 9 juillet 1240, émanée d'un certain Othon de Louvain; l’acte se termine comme suit : « In cujus rei testimonium sigillis cHort [du chapitre Saint-Pierre de Louvain] ET CHRISTIANITATIS DECANORUM in Lovanio praeceptis scriptum fecimus roborari (?). » Depuis la fin du xru° siècle, il est question dans les chartes de decani chori (?).
Ajoutons encore qu’au xir1° siècle l’appellation : cre sien, christianitas, était l’équivalente d'homme sans reproche, de parole d'honneur ou jurée. Dans une charte de 1209, Gilbert de Landen ne dit-il pas : « concessi in ostagium CHRISTIANITATEM MEAM (t) »? L'expression était très répan- due, on la retrouve, pour ne citer qu'un seul cas, en octobre 1229 : « dont il ont establi en ostages lor cres- tienté (5). »
Si l’on relève les actes des doyens de chrétienté conser- vés dans les chartriers et les cartulaires et que, d’autre part, on examine ceux réunis dans le dictionnaire de Gode-
(2) Cf. Ibid., t. II, p. 438. (*) Cf. Chartrier de Sainte-Gertrude de Louvain, aux Archives générales du royaume.
(5) Cf. une charte de 1195 du chapitre d’Anderlecht : « C. decanus et univer- sum ejusdem chori [beati Petri Anderlectensis] capitulum », dans A. WAUTERS, Analectes de diplomatique, Ie série, p. 379, n° XXXV. Voir encore une charte de novembre 1224 : « Sigerus decanus chori Mecliniensis », dans Enc. bE Mar- NerrE, Cartulaire d'A fflighem, p. 427.
(+) CÉ. pe REIFFENBERG, Monuments pour servir à l'histoire des provinces, t. 1 (1844), p. 132.
(5) Cf. Le GLay, Memoire sur les archives de l'abbaye de Vicogne (1855), p. 17.
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froy sous la rubrique : doyen de crestienté, on est frappé que tous se rapportent à une circonscription ecclésiastique déterminée, notamment à l’ancienne province ecclésias- tique de Reims. Godefroy nous ramène, par ses nombreux exemples, aux départements français du Nord, du Pas-de- Calais, de la Meuse, de la Marne, soumis à la juridiction métropolitaine de Reims. Ajoutons-y les chartes privées des doyens de Champagne (Provins) édités par M. Carrière et appartenant à la province de Tours, et on pourra con- clure, sans trop s’aventurer, que l’exercice de la juridiction gracieuse par les doyens de chrétienté était une particula- rité propre au nord et au centre de la France, ainsi que des anciennes provinces belges (1).
On a vu que dans la province ecclésiastique de Cologne, principalement au diocèse et dans la principauté de l'iége, le mot christianitas est remplacé par celui de concilium (?}. Au moyen âge concilium désignait plus particulièrement l'assemblée, sous forme de chapitre (*), des curés sous la présidence du doyen. Dans un acte, de 1130, d'Alexandre de Juliers, évêque de Liége, le concile décanal est mis sur la même ligne que le synode de l’archidiacre « ipseque presbiter parochianus a synodo, a coNcrr10 et ab omni prorsus liber archydiaconi et DECANI censura » (4).
Indépendamment de synonyme d’assemblée, le mot concilium désignait encore, dans le même diocèse, au x siècle, une circonscription ecclésiastique soumise à la juridiction du doyen rural. Une charte de janvier 1261
(4) CE. V. CARRIÈRE. Histoire et cartulaire des Templiers de Provins. Paris, 1919. Le plus ancien aste décanal est de 1219 (p. 43); depuis lors jusqu'en 1260 (c), on ne compte pas moins de 47 chartes émanant des doyens de Provins.
(?) Cf. un acte de renonciation à Fleurus de 1205 devant Rodolphe « Dei gratia decanus de Flerus et omnes fratres concilii », DE MARNEFFE, Cartulai.e d'Afflighem, p. 332, n° CCXLVII. Citons, à titre d'exception, une charte de 1214 portant « Balduinus DEGANUS carisriANiTATIS de Cirvia », »'HERBOMEZ, Cartulaire Saint-Martin de Tournai, t. I, p. 236, n° 296.
(3) Cf. une donation de 1259 faite « in pieno coNc1o Bastoniensi», Bulletin Soc. art. et hist. du diocèse de Liége, t. XX (1913), p. 73 note 1. En sep- tembre 1226 ; « Datum Geldonie publice iN coNcn10 », Analectes..., REUSENS, t. XXV (1895), p. 308.
(+) CE. V. Bargier, Histoire de l'abbaye de Floreffe, t. 11, p. 7, n° 10 (charte authentique ?).
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ TE
(n. st) mentionne un certain H.., curé du concile de Léau (1) et au xvi° siècle on parle encore communément, par exemple, dans le diocèse de Liége, des conciles de Jodoigne, de Louvain et de Léau pour désigner les doyen- nés faisant partie de l’archidiaconé du Brabant.
De quand datent les doyens de chrétienté? Nous avons vu que leur nom apparaît dès le début du xr1° siècle; mais leur activité en tant qu'écrivain public n’est pas antérieure au dernier quart de ce siècle. En dépouillant les cartulaires imprimés et inédits ainsi que les chartriers, on peut dres- ser le tableau suivant des premiers doyens connus.
I. — Doyens non autrement spécifiés (?).
1075. Freduard, do Graide (*).
1166. Lifnodus, doyen de Wasia ({). 1180. Galterus, doyen de Bavai (°). 1190. Henricus, doyen de Mons (5).
II. — Premières mentions de doyens de chrétientée.
1146. Raoul, doyen du concile de Fleurus (7). 1174. Alexandre, doyen de Hal (8).
1177. Géry, doyen de Saint-Brice, à Tournai (?). 1186. Godin], doyen de Binche (10),
[1182-1198.) Thomas, doyen de Valenciennes (11). 1190. Walhère (saint), doyen de Florennes ({?).
(1) « H... Lewensis concilii... investitus », GoEpscHALcax, Bijdragen, t. 1, p. 204.
(?) Cette liste mentionne des doyens devant qui se sont conclus des contrats de droit privé. Beaucoup de ces doyens doivent être des doyens de chrétienté.
(8) Cf. Roca», « Étude historique sur le village et le doyenné de Graide », dans Ann. Soc. archeol, de Namur, t. XVI (1883), p. 465.
(+) Cf. A. Faye, Liber traditionum..., p. 181.
(5) MiRæus et FoprENs, Opera diplomaticu, t. IT, p. 976.
(5) Cf. ne Suer, Cartulaire de l'abbaye de Cambron, p. 564.
(7) Cf. chanoine Roranp, « Les doyens du concile de Fleurus », dans Leo- dium, t. XD (1913), p. 138.
(S) Cf. [SerruRE], Cartulaire de Saint-Bavon de Gand, p. 59.
(”) CE. Miæus et Forpens, Opera diplomatica, t. Il, p. 1319.
(9) Cf. L. Devizers, Description, t. 1, p. 205.
(11) Cf. A. n'HERBOMEZ, Cartulaire de Saint-Martin de Tournai, t. |, p.
(1?) Cf. F. Baix, « Doyens du concile de Florennes », dans Anulectes..…, REU- SENS, t. XXXVI (1910), p. 108, note 1.
72 H. NELIS
1190. Rodolphe, doyen de Gand (1). 1198. Arnoul, doyen de Bruges (?). 1198. Achille, doyen de Léau (À). 1200. Jean, doyen de Jodoigne (4). 1200 (c). Herbert, doyen de Longuion (ÿ). 1201. Gérard. doyen de Carignan (Y voix) (6). 1202. Wéry, doyen de Chimay (7). 1204. Englebert, doyen de Louvain (f). 1204. Gérard, doyen de Tongres (°). 1208. Godefroid, doyen de Bruxelles (10). [1190-1210c]. Michel, doyen de Thuin (1). 1214. Baudouin, doyen de Chièvres ({?). 1216. Jean, jadis doyen d'Anvers (f3). 1217. R..., doyen de Furnes (14).
1220. .…, doyen de Houthem (1). 1220. Eudes, doyen de La Bassée (15).
222. J..., doyen de Courtrai (17).
[1221c]. Guillaume, doyen de Roulers (1°). 1225. Thierry, doyen de Grammont (1°), 1225. R..., doyen de Douai (*°).
1226. Guillaume, doyen de Gembloux (#1).
(1) C£. van LokeREN, Chartes de Saint-Pierre à Gand, t. I, p. 199, n° 364.
(?) Cf. Mmævus et Foppens, Opera diplomatica, t. IV. p. 529.
(3) C£. Chartrier de l’abbaye de Heylissem [29 nov.-31 déc. 1198), aux Arch. gén. du royaume.
(4) Cf. L. Devizers, Description.…, t. [, p. 208.
(5) C£. GoFriNET, Cartulaire de l'abbaye d'Orval, p. 122.
(6) Zbid., p. 134.
(7) Cf. Analectes..…, REUSENS, t. XVIL (1881), p. 29.
(8) Cf. A. Waurers, Bull. Comm. roy. d'histoire, sér. IV, t. 7, p. 387.
(9) C£. JEAN Paquay, Cartulaire de Notre-Dame de Tongres (1909), p. 57.
(10) Cf. Cartul. Grimberghen, n° I, fol. 108.
(41) Cf. L. Devizers, Description, t. I. p. 76.
(2) Cf. A. »'HerBomEez. Cartulaire de Saint-Martin de Tournai, t. I, p. 236.
(13) CF. A. pe VLaminox, Cart. de Termonde, p. 96.
(14) CE. F. V. et C. C., Chroniconet cartularium S. Nicolai Furnensis, p. 139.
(15) Cf. Analectes…., REUSENS, t. XI (1874), p. 28.
(16) Cf. CG. Piotr, Cartulaire d’Eenaeme, p. 104, no 131.
(47) CF. Revue des bibliothèques et archives de Belgique (1904), p. 306.
(48) CF. L. van HoLLEBEKE, Cartulaire de l'abbaye de Loo, p. 50.
(5%) Cf. pe Suer, Corpus chronicorum Flandrie, t. I, p. 852, n° CXLI.
(20) C£. G. Espinas, La vie urbaine de Douai au moyen âge, t. HI (1913), p. 19.
(21) Cf. Analectes.…, REUSENS, t. XXV, p. 303.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 13
1227. Francon, doyen de Hanret ({).
1229. Bastien, doyen de Hozémont (?).
1229. Guillaume, doyen de Saint-Trond (3).
1231. Gilbert doyen du concile de Saint-Remacle (Theux) ({).
1231. Hugues, doyen de Mouzon (S).
1233. ..…, doyen de Bergues-Saint-Winoc (6).
1236. .…, doyen de Bastogne (7).
1236. Jacques, doyen de Pamele (8).
1236. Lambert, doyen d’Audenarde (?).
(A suivre.)
| H. Neuis.
(1) Cf. Annales de la Societé d'archéologie de Namur, t. XXVIL (1908), p. 255.
(2) Cf. ScnoonBroopr, Inventaire des chartes de Val-Saint-Lambert, t. I, p.33.
(3) Cf. J. W{ozrers], Notice historique sur l'ancienne abbaye de Millen (1853), p. 47.
(+) C£. ScHoonBroopT, tbid., t. I, pp. 39,40, 100.
(5) CE. H. Gorriner, Cartulaire d'Orval, p. 220.
(6) Cf. Cartularium de Dunis, p. 559.
(7) Cf. En. Poxcezer, Inventaire des chartes de Sainte-Croix, t. 1, p. 33.
(8) Cf. Cu. Pror, Cart. d'Eenaeme, p. 189.
(®) Ibid., p. 190.
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Plaintes et enquêtes relatives à la ges- tion des baïllis comtaux de Flandre aux XII et XIV° siècles.
Aux xui et xiv® siècles, l’administration du comté de Flandre repose en grande partie sur les baïllis. On les voit agir tour à tour comme officiers publics et officiers doma- niaux. Parmi les écoutêtes, prévôts, ammans et receveurs, ils occupent une place spéciale et tout à fait prépondé- rante : eux seuls, dans les villes et les châtellenies, incarnent vraiment l'autorité comtale ({).
S1 les comtes donnérent à leurs baïllis une telle impor- tance, ils s’efforcèrent en revanche de les maintenir dans une étroite subordination. Ils y réussirent pleinement. Fonctionnaires amovibles, déplacés sans cesse d’une cir- conscription à une autre, rémunérés par le prince et, de plus, assermentés, les baillis, par le caractère même de l'institution, ne sont que des instruments entre les mains de leur maître. En dehors de ces mesures, on se rend compte que depuis la fin du x1r1° siècle on exerce sur eux une surveillance constante. Leurs comptes sont minutieu- sement et périodiquement vérifiés par des commissaires comtaux. Des rapports fréquents avec l’autorité centrale, qui se manifestent par des entrevues avec le comte et son conseil, par des messages, par des comptes rendus envoyés au prince, empêchaient qu'ils fussent isolés et abandonnés à eux-mêmes dans leur circonscription. Soumis au contrôle du receveur de Flandre, ainsi que plus tard à celui du sou- verain baïlli, les baïllis flamands peuvent être considérés
(*) Leur présence était si indispensable dans les communes, que leur rappel par le comte, aux époques de troubles, provoquait un « cès de loi », arrêtait complètement le cours de la justice et jetait, pour ainsi dire, l’interdE « civil » sur le magistrat.
76 H. NOWÉ
comme des fonctionnaires très dépendants et auxquels L n’était laissé qu'une initiative limitée (1).
Cette surveillance visait surtout la gestion de ces offi- ciers en tant que gardiens des prérogatives comtales et receveurs des droits de leur maître. Pourtant le rôle du baïlli ne se bornaïit pas à cela. Comme représentant du prince, qui incarnait l’idée de justice, et dont la mission essentielle était de protéger ses sujets et de faire régner la paix parmi eux, le baïlli idéal, tel que le souhaitait Beau- manoir (?), devait, dans ses rapports avec ses administrés, donner l’exemple de l’équité et de la bonté. Il ne pouvait donc être indifférent à l'autorité centrale de savoir com- ._ ment ses agents traitaient ceux qui étaient confiés à leur garde. Ces renseignements lui furent fournis par les doléances que ces administrés pouvaient librement lui sou- mettre. Ces plaintes, ainsi que les enquêtes auxquelles elles donnaient lieu, formaient en effet pour le comte un excel- lent moyen d’information sur la conduite de ses baïllis. Louis de Male, comme nous le verrons plus loin, le trouva si efficace, qu’il institua quatre journées par an consacrées à l'audition des réclamations faites contre les officiers comtaux. Aussi a-t-on tout lieu de croire que celles-ci furent très fréquentes (*) : pour tout conflit on « courait » au conseil comtal (4), bien souvent à ses risques et périls,
(1) Dans un travail sur les baillis comtaux de Flandre, nous étudierons en détail les attributions de ces officiers ainsi que le caractère de l'institution.
() Paizippe DE BEAUMANOIR, Coutumes du Beauvaisis (édit. Salmon, p. 47 et suiv.). « La tierce vertus que li baïllis doit avoir, si est qu'il doit estre dous et débonaires, sans félonie et sans cruauté. »
(5) Un certain nombre de ces documents sont parvenus jusqu’à nous (Archives de l’État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Saint-Genois et Gaillard), mais dans ceux-ci mêmes il est quelquefois fait allusion à d’autres plaintes et enquêtes, qui, celles-là, sont perdues. D’ailleurs il est à supposer que nous ne possédons qu'une petite partie des plaintes portées au comte.
(*) Dans sa défense, le bailli de Bredenrode (voir plus loin, p. 83) cite deux femmes qui se rendirent à la cour comtale pour se plaindre, l’une des échevins de Gand, l’autre de lui-même : « ..….als Gosins wijf vors. siet dat se wet sal nemen moeten te Everghem, loep se te minen here van Vlaendren, ende bringhet lettren an den bailliu van Ghent dat hi mitgaders den baeliu van den Ouderborch de vrouwe houden soude in rechte »; «... de moeder van Janne liep te hove ende seide dat de bailliu ghedaen hadde een onre- delic besouc... » (Ibid., fonds Saint-Genois, n° 1391).
BAILLIS DE FLANDRE FF}
car il fallait redouter la vengeance du bailli ({). Les plaintes étaient bien reçues : la cour mandait aussitôt l'officier devant elle ou exigeait des explications par lettre (?). Si les doléances devenaient par trop nombreuses, des «heren van hove » étaient envoyés sur les lieux afin de rechercher s’il n’y avait pas d’autres méfaits que ceux qui avaient été portés à sa connaissance (*).
Tous ces documents relatifs aux excès et aux abus dont les administrés des baïllis furent les victimes (4), jettent une lumière très vive sur les mœurs judiciaires du xrrr° et du xIve siècle, mais ils nous font également pénétrer dans la société de cette époque et nous apprennent une foule de particularités sur la vie de tous les jours des bourgeois et des paysans.
Ces enquêtes ne remontent pas au delà du milieu du xr11* siècle. La première que nous ayons pu retrouver date en effet de 1250. C’est une longue enquête, rédigée en latin, sur la gestion du baïlli de Warneton, Gautier d'Arona- sia (5). Les nombreux témoins qui vinrent déposer devant les auditeurs, attestérent que cet officier avait commis de nombreux abus tels que dénis de justice, saisies et empri- sonnements injustifiés, violence de toutes natures, mais surtout d'innombrables exactions. C’est là un grief qui se rencontre dans un grand nombre de plaintes; on n’en fit pas d’autres à Thibaut, baïlli de Lille, lors d’une instruc- tion ouverte sur sa gestion, vers 1267 (6)
(1) Un homme avait été emprisonné par le bailli de Gand et n'avait pu obtce- nir Justice : « Here, doe send ic then grave waert. Here, doe ic then grave werd hadde ghesent, ende hij ’t wist, doe svoer hi bi rudderscepe dat hie nenmermeer huut ne kame hine souds sine wile hebben. » (Archives de l’État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Gaillard, supplément, rebut.)
(?) Voir plus loin.
(5) Dans une plainte relative à la gestion de Pierre Daens, bailli du pays de Waes, on lit : « Darna quamen heren van hove of iemand over Pieter claghen woude, doe quam dees clauus oer ende claghede over Pieter van desen ghelde... » 1bid., fonds Gaillard, supplément 0 60. |
(+) Nous ne nous occupons pas ici des réclamations relatives aux empiéte- ments des baillis sur les droits de justice des seigneurs locaux, surtout ecclé- siastiques. Ce ne sont là que d’inévitables conflits de justice qui, en définitive, ne témoignent que du trop grand zèle de ces officiers pour les intérêts de leur maitre.
(5) lbid., fonds Gaillard, nos 951, 952, 954, 954bis.
(6) Zbid., fonds Gaillard, supplément P (sans numérotation).
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A la fin du xrn° siècle et au début du x1v° les mentions de plaintes ou d'enquêtes se font plus nombreuses. Vers 1295, Pierre le Jumel, bailli de Lille et de Douai, est destitué de son office, va chercher un refuge dans le bail- liage d'Amiens, et ensuite promet de se soumettre à l’en- quête et au jugement du comte (!). Quelque temps après, pour des motifs qui nous sont également inconnus, Gui de Dampierre envoie des enquêteurs rassembler les doléances sur la gestion de Pierre Daens, baïlli du pays de Waes (2). Le 10 juillet 1298, Chrétien de Brabandere, baiïlli de Bruges, et Galles le Clerc, baïlli de Gand, en l’église Notre-Dame d'Ardenbourg, entendent les dépositions sur le crime dont on accusait Gautier le Quikre, baïlli de cette ville. Chose énorme pour un officier comtal. il aurait fait commettre un meurtre par son neveu et ses sergents, en pleine ville d'Ardenbourg. Sur les 27 témoins qui dépo- sèrent, 16 déclarèrent « sour sâme » que le crime avait été commis « dou consel le dit Wautier le Quikre, baï!liu d’Ar- denborch... et par se seute » (*}. L'année suivante (1299), nouvelle et importante affaire concernant cette fois le bailli de Damme, Jean van den Steene (4). Cette fois, fait assez rare, le magistrat, au nom de la commune entière, portait plainte contre l'officier comtal ($). Ce baiïlli, qui
(:) Pierre le Jumel promet « ke de quan kil a et ara a amender enviers noble prince Gui, conte de Flandre et marchis de Namur, et enviers tous pour l'administration des baillies de Douai et de Lille, u il a esté baillius, si comme deseure est dit, oies toutes plaintes et toutes demandes et toutes autres choses con dira et con voura dire encontre lui, en l’ocoison de l’aministration devant dite, oïes ausi ses raisons et ses responses encontre, par le conte de Flandre, u de ses gens à che députeis par le dit conte... », il s'en remet au jugement du comte. {bid., fonds Gaillard, supplément G 43.
(?) Ibid., fonds Saint-Genois, n° 986.
(3) Il est possible que Gautier fut destitué à la suite de cette affaire. L'année suivante il figure parmi les témoins entendus dans l'enquête sur la gestion de Jean van den Steene, baïili de Damme ; il y est mentionné comme ancien bailli d'Ardenbourg : « Wautiers li quicres, adont baillius dou dit lieu, Symons de le Velde, baillius orendroit. » (Ibid., fonds Saint-Genois, n° 1018.)
(4) 1bid., fonds Saint-Genois, n°s 1018, 1019 et 1051. Le document n° 1018 a été partiellement publié par V. Gaillard. {Recherches sur les monnaies des comtes de Flandre jusqu'au règne de Robert de Béthune, p. 20.)
(5) « Dit sin de pointe darof dat scepenen ende de mentucht hem beclaghen als van der Janne van den Stene » (n° 4051).
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avait la direction de l'atelier monétaire de Damme, ainsi que äu change (1), se serait si mal acquitté de ses fonctions qu'il aurait mis en péril le commerce de la ville (?); on pré- tendait même qu'il avait falsifié les pièces de monnaie (à), et qu’en tous cas il les avait dépréciées lors du change (4). D'autres abus s’ajoutaient à ceux-là : violations des privi- lèges et violences sur divers bourgeois. L'enquête fut faite par le propre petit-fils du comte, Louis de Nevers), et par Guillaume de Mortagne (3 septembre 1209), et il semble bien que le baïlli ait été acquitté (6). En tous cas, la plupart des témoins (?) ne connaissaient les faits que par ies bruits qui en circulaient dans la ville et chose curieuse, les éche- vins de Damme eux-mêmes, de qui pourtant la plainte
(1; C'est là un fait très exceptionnel. En nulle autre localité le bailli ne possédait ces fonctions. D'ailleurs le bailli de Damme jouissait d'un régime très spécial. Alors que tous ses collègues recevaient un traitement fixe, Jean van den Steen percevait le tiers des amendes, comme les écoutêtes. Son fils lui succéda dans sa charge en 1306. (Archives générales du Royaume, Chambre des Comptes de Flandre, comptes en rouleaux, carton 75, n° 1381.)
(2) « Terste es, dat niemare loept alse dat ’t Swin ende de coepmanscepe van den Suene verloren es, ende de port van den Damme jammerlike ghe- scandalisert es, alse bi dèr munte die hi beleet heeft boven andre munten » (no 1051).
(3) «.. uns Pieterkins Ricouars cognut qu'il bati Ricouart le fil Ernoul. Requis pour quoi, il dist qu'il but en une taverne, et quant il vot paier son escot en esterlins. li hostes ne les vaut mie prendre. Et il demanda pourquoi il les refusoit à prendre, li hostes li respondi : « Ce sont faus esterlin. » Et adont li dis Ricouart dist : « Puisqu'il sont faus, boulir puist-on Jehan de le Pierre et tout son linage, qui fait faire les a! » Et cele parole oïrent Jehan de Lapescure, vallès Jehan de le Pierre et Lambers, frères Jehan de le Pierre... » (n° 1018).
(4) « Tander punt es dat hie wederseit heeft ghelt dat hie selve dede slaen, dat hem een onser gheselle van onsen rade te wisselne brochte. Ende hie ne wilts niet nemen, hie ne hadde ghehad 40 s. st. om 20 s. st. ». (No 10514.)
(5) No 1018. Ilest mentionné comme « monsegneur de Nevers ».
(6) Au dos de l’engnête se trouve : « C’est li enqueste faite contre Jehan de le Piere... ». et aussi, d’une autre main « et vaut pour néant ». On sait d’ail- leurs que Jean de le Pierre était encore bailli de Damme en 1306. Il rendit des comptes à cette date. (Voir plus haut, note 1.)
(7) Ils furent assez nombreux et de qualités diverses. On vit défiler des membres de la famille des victimes, des bourgeois de Damme, les échevins de Damme, des ecclésiastiques de cette ville, l’ancien bailli, le bailli en fonc- tion et des échevins d’Ardenbourg, le bailli de l'Ecluse, le frère du receveur de Flandre.
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émanait, n'étaient nullement unanimes dans leurs déposi- tions, le plus souvent ils « n’en sevent parler, fors que:de oïr dire ».
Plus intéressantes sont les enquêtes sur la gestion de Guillaume du Mont, baïlli d'Audenarde 1313) et sur celle de Thierry de Bredenrode, baïlli de Gand (1322), car non seu- lement on en a conservé les dépositions des témoins, mais aussi la défense des baïllis et l’opinion du conseil comtal.
Du Mont avait été bailli d’Audenarde en 1310-1311 (!), mais l’enquête confiée à Raymond Screyhase, bailli de Courtrai (?) et à Gilles de Harlebeke, chanoine de cette ville, n’eut lieu que deux ans après sa sortie de charge (à). Trente-neuf plaintes furent remises aux enquêteurs. Elles relataient de nombreuses arrestations arbitraires (4), des
(:) Une des pièces de l'enquête démontre qu'il fut baïilli d’Audenarde de septembre 1310 à septembre 1311. (Archives de l’État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Gaillard, n° 978).
(2?) Screyhase était déjà bailli de Courtrai en 1311. (EspiNas et PIRENNE, Recueil de documents relatifs à l'histoire de l’industrie drapière en Flandre, II, p. 351.)
(#) L'enquête n’est pas datée, mais cela ressort de la réponse du bailli (Archives de l'Etat à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Saint-Genois, n° 226). Les documents relatifs au procès sont conservés aux Archives de l'État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Saint-Genois, nos 225, 226 et 1829, et fonds Gaillard, n°5 977, 978 et 851.
() En voici un curieux exemple : «Gilles de Onckelbierghe se complaint du dit Willaume, ke einsi k’il estoit ou markiet d'Audenarde, et il avoit à vendre 2 rasières d’avaines et 1 havot, li baïllius lui demanda : « Que fais tu le rasière ? », il lui répondi : «9 s. » — « De quel mousnoie? » fist li baillius, pour ce ke fèble mousnoit estoit déffenduwe, et Gilles lui respondi : « De boine mousnoie, sire. » — « Prenderois-tu, fist li baillius, 3 mites pour 5 d.? », et il lui respondi « Ouil, sire, mais k’elles fussent boines ». Et à ce mot, pour ce kil avoit tant parlé de le ligière mousnoïe, il le calenga de 10 Ib. d’amende, et le menna ou castiel, en prison. Et avant k’il eu peut issir, li baïllius en eut 3 florins d’or grans, et pour se despens, 1 grant florin, et avoec ce il prit l’aveine sans rendre, fors ke tant kil reçut son sac. A ce respont li baillius k’il le noie, mais il avoit pris pour une mellée kil avoit fait devant. Et sur ce, sont oï tiesmoignage : Maes li Couteliers, tiesmoins jurés et requis sour son serement, dist tout ce ke li plainte contient est voirs, et k’il ne fu pour autre chose pris fors ke pour ce mot K’il dist k’il prendroit bien 3 mites pour 5 d., et ke de le mellée, riens n’en fu. Ernous Maes et Watiers li Witte, de Wartin- ghien, tiesmoing jueret, poursuiwent du tout le dit Maes. » (Fonds Saint- Genois, n° 1829.)
Un abrégé de l'enquête (fonds Saint-Genois, n° 225) contient la note suivante : « Li seconde complainte, de Gillion de Onckelbierghe samble estre provée
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saisies injustifiées, mais surtout ses continuelles exac- tions (1) faites « à tort et sans raison » et obtenues « par manaches de... mettre au chartre » (?), « par le destreche de prison » (*) ou « pour pis escuwer » (4) L'enquête fut menée avec soin. Les auditeurs notèrent à la suite des plaintes les dépositions des témoins et les réponses du baïlli. Si celui-ci était absent lors de la présentation d’une plainte et n’avait done pu y répliquer, ils n’omirent pas d’en informer le conseil (5).
Outre le long rôle des réclamations, il existe une « Abré- viature de l’enqueste faite sur Willaume doù Mont, jadis baïlliu d’Audenarde » (f}. Ce sont des remarques émanées très vraisemblablement du conseil comtal, sur les résultats de l'enquête (*). Pour chaque plainte on y examine la cul- pabilité du baïlli en se basant sur les dépositions des
bien et plainement, et ke che n’est mie ensi ke li dis Willaume met avant en se deffense. » La sentence du comte, relativement à cette plainte, est telle : « Item, d’endroit le plainte Gille de Onkelenberghe, messire a condarapné le dit Willaume à rendre au dit Gille 4 florins grans qu'il eut du dit Gille, et 2 rasières d'avene et 1 havot. » (Fonds Saint-Genois, n° 227.)
(4) Voici un de ces cas : « Thieris de le Haye se complaint du dit Willaume k’il lui tolli 9 grans florins d’or par le raison ki s’ensuiwt : Li dis Thieris avoit esté en fèdes encontre aucune gent de mort d’omme, dont pais fu ordenée entre les parties pour 80 Ib., que le dis Thieris en devait avoir eus. Et Wil- laumes du Mont, adont baillius, dist ke ja celle pais ne passeroit, ne ne seroit pronuncié, s’il n’en eust avant ces 8 grans florins d’or. À ce respont Willaumes, et dist ke s’il eust eut de lui aucune chose, ce lui estoit donné en courtoisie pour le paine et le travaill k’il en eut. Et sour ce sont tiesmoignage oï. » Les témoins affirmèrent que la plainte était fondée. (Fonds Saint-Genois, n° 1829.)
(2) Fonds Saint-Genois, n° 1829, 13° plainte.
(5) Ibid., 27e plainte.
(t) Ibid., 23e plainte.
(5) La 31e plainte se termine par les mots : « mais à ceste plainte ne fu mie li dis Willaumes. » Une autre main, celle d’un conseiller comtal sans doute, y a ajouté : « C’est à savoir. » (Fonds Saint-Genois, n° 1829.)
(6) Fonds Saint-Genois, n° 225.
(°) Il n’est pas expressément déclaré que cet abrégé est l’œuvre du conseil comtal. C’est pourtant probable, car sur maints articles de l'enquête il est exigé des renseignements plus complets, ce qui serait étrange si ce rôle avait été composé par les enquêteurs eux-mêmes. (Par exemple : « La 36° com- plainte, de Jehan Hoen, est à savoir », puis d’une autre main : «che n’est nient. »)
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témoins et les explications de l’inculpé (1), et on y relève les points obscurs à éclaircir (?). Parmi ces questions dou- teuses, il importait avant tout de savoir si l’argent extor- qué avait été compté ou empoché par le baïlli. Les mots « on doit rewarder se il l’a conté u non » reviennent sans cesse dans cet abrégé, et dénotent la principale préoccupa- tion de la cour comtale. Nous savons que.l'on fit les recherches nécessaires dans les comptes rendus par du Mont en 1310 et 1311. En comparant ce que l’ancien baiïlli d’Audenarde prétendait, dans sa défense, avoir reçu de ses victimes ($), avec ce qu'il avait réellement noté dans ses comptes (‘), on constata qu’il avait maintes fois volé son maître. Guiilaume du Mont ne se tint pourtant pas pour battu. 11 adressa une requête au comte, dans laquelle il se plai- gnait à son tour des enquêteurs (°). Ayant quitté sa charge depuis deux ans, il leur avait demandé un certain délai pour pouvoir préparer sa réponse aux accusations, et il les avait priés de lui remettre la copie de celles-ce1. Tout cela lui avait été refusé (6). Il se plaignaït aussi que ces enqué-
(4) « Le tierce complainte, de Mathiu, fil Clais, samble prouvée par le res- ponse et le confiession dou dit Willaume, et samble ke il doit rendre les 2 florins, car il les prist à tort. »
(2) « De le 8 complainte, de Gillion du Tries, on doit savoir par quelle cause li dis Willaume prist les 8 Ib. par., on doit rewarder se il a conté », puis en surcharge. et d’une autre écrituse : « Li baillius dist qu'il li mist sus une amende de melée, che ne fu nient ensi. »
(3) Fonds Gaillard, n° 977 : « C’est chou ke Willaumes dou Mont doit avoir contet à le court, et ke il a reçut et mis avant en ses deffenses ke il l’a conté. Si doit on rewarder se il est ensi u non. Premièrement, 4 1b. ke il prist de Pierron Naye de Wartenghien », etc.
(4) Fonds Gaillard, n° 978 : « Ce sont les défautes Willaume du Mont que il n’a mie compte : Premiers on treuve ens l’enqueste qu’il rechut de Jehan de Walem, Jehan Hake... de cascun 5 1b., dont il ne compte ens son compte de may de l’an XI que 4 Ib. de cascun, ensi faute : 4 Ib. p. », etc. Dans ce docu- ment on mentionne ses comptes de septembre 1310 et de janvier, mai, sep tembre 1311.
(5) Fonds Saint-Genois, n° 226.
(6) «... gentiens princes, je fu adont ostés de la dite baillie d’Audenarde bien 2 ans, si que je n’estoie mie adont avisés de respondre seur leur plaintes, et demanda copie des dites pleintes et jour de conseil pour respondre seur les dites pleintes. Et li auditeurs respondirent et disent que leur commission ne le contenait mie, et li me contredisent. »
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teurs eussent reçu deux plaintes et entendu des dépositions à Courtrai, sans l’appeler (1) Bref, on ne lui avait pas accordé le moyén de se défendre convenablement; l'en- quête donc « devroit.. estre à nient et de nulle value par droit », et il adjurait le comte de ne «croirre nulle maises langues ». Pourtant la sentence du conseil ne pouvait être douteuse. L'ancien bailli d’'Audenarde fut condamné à restituer tout ce qu’il avait extorqué (*?). Le comte y ajouta- t-il d’autres peines, nous l’ignorons.
Les enquêtes passées en revue jusqu'ici furent ouvertes à la suite des plaintes portées au comte par les administrés des baïillis. À ce point de vue, celle qui fut faite le 28 et le 29 mars 1322 sur la gestion de Thierry de Bredenrode, baïlli de Gand, fut un peu différente (*). Cette fois les dénonciations venaient d’un autre officier comtal, quasi collègue du baïlli mis en cause. Pourquoi Barthélémy van den Walle, ancien sous-baïlli de Gand, avait-il jugé bon d’accuser celui qui, très probablement, avait été son supé- rieur (#), rien ne permet de le dire.
Le 23 mars 1322, le comte désignait les commissaires chargés d’instruire l’affaire : c’étaient Roger de Halewyn, chevalier, et Henry Braem, clerc comtal (5). Le lende- main (24 mars) il mandait à son baïlli de Gand, Nicolas de
(4) Il en profitait pour réfuter longuement le contenu de ces deux plaintes.
(?) Fonds Saint-Genois, n° 227. « Ce sont les persones et les coses en coy messire de Flandres a condampné Willaume de Mont, jadis bailliu d'Aude- narde, comme de le enqueste qui faite fu sour li. Premirement, d'endroit le complainte le doien d’Audenarde, messire a condampné le dit Willaume à rendre à Terri Ruwelin le value de cent aunes de toiles, en lincheus, en napes, en touwailes, en linge et en autres coses, dont les deus pars de cent aunes doivent estre de noeve toile », etc.
(3) Archives de l'État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Saint- Genois, n° 1391. Sous ce numéro sont compris cinq documents, dont deux rôles, attachés ensemble par des cordelettes. Le 1er rôle contient la copie de la commission des enquêteurs, le compte rendu de la procédure suivie, la copie de la plainte du sous-bailli et les dépositions des témoins. Le 2e rôle contient la justification du bailli. Les trois autres documents sont des plaintes particulières.
(4) Les documents ne disent pas que B. van den Walle ait été sous-bailli de Gand lors de la gestion du bailli T. de Bredenrode. Mais c’est très probable, puisqu'il est au courant des moindres détails de cette gestion.
(5) Tous les détails qui suivent sont tirés du {er rôle.
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Bilke (1), de faire « cryer publikement » par tout son bail- liage que tous ceux qui avaient à se plaindre de Thierry de Bredenrode, ancien baïlli de Gand (*), devaient compa- raître devant ses délégués au château de Gand, le dimanche 28 mars, « à heure de prime » (6 heures}, pour leur remettre leurs doléances. Quant au sous-bailli dénonciateur, il devait l’ajourner à la même date, en présence des hommes de fief du Vieux-Bourg, pour assister aux dépositions des témoins, et y faire éventuellement ses observations (5). Informés par une lettre du baïlli (26 mars) que les prépa- ratifs de l’enqüête étaient terminés (f)}, Roger de Halewyn et Henry Braem vinrent tenir celle-ci au jour fixé. Tout d’abord Thierry de Bredenrode et Barthélemy van den Walle vinrent prêter serment de ne déclarer que la vérité, et ce dernier remit aux enquêteurs une « cédule de papier contenans pluseurs articles escrips en flamench ». C'était sa plainte (5}. Comme Guillaume du Mont, Thierry en demanda aussitôt une copie « pour avoir conseilg et res- pondre as articles ». Cette fois, quoique leur commission fut également muette sur ce point, les envoyés comtaux n’hésitèrent pas à la lui accorder. Muni de cette pièce, l’ancien baiïilli se retire pour préparer sa défense et déli- bérer avec son conseil (f). Il se représente bientôt et répond « de bouche » à chacun des points de la plainte. Les com- missaires lui demandèrent alors de mettre sa défense par écrit et de leur présenter celle-ci le lendemain ({?). L'enquête fut donc reprise le lundi et cette journée fut consacrée à l’audition des témoins. Comme les enquêteurs savaient que Barthélemy avait remis au conseil comtal un
(4) Ce nom est orthographié de plusieurs façons : de Beelke ou van Belct. (Fris, « Les baillis de Gand », Bull. de la Societe d'hist. et d'arch. de Gand, anno 1906, p. 401)
(2) Bailli avant le 15 mai 1321. Il l'était encore en novembre de la même année (Défense de Thierry, n° 1391, 2e rôle).
(3) Le mandement comtal est reproduit dans le {er rôle.
(4) Cette lettre est également insérée dans le {er rôle.
(5) Elle est reproduite dans le {er rôle.
(6) Nous avons vu que Guillaume du Mont avait également demandé « jour de conseil ». On sait qu’un groupe de parents et d’amis assistait la partie dans l'élaboration de sa défense. Il semble bien qu'il s'agisse ici aussi de ce « raed » dont parle Lameere dans son étude : Du formalisme dans le droit flamand au moyen âge, p. 24 et suiv.
(7) C'est le 2e rôle du n° 1391.
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plus grand nombre de plaintes que n’en contenait sa « cédule » (1), ils lui demandèrent s’il fallait les comprendre dans l'enquête; il leur fit alors cette réponse bizarre : « qu’il se voloit tenir à la petite cédule tant seulement », déclarant renoncer « à tous autres briefs, pour chou qu'il ne metera nule chose avant fors chou qu'il quide que ce soit veirté ». D'ailleurs, à elles seules, les plaintes conte- nues dans sa cédule ne manquaient pas d'importance. Dans son réquisitoire, qui ne contient pas moins de quinze articles, il attaquait surtout la probité de Thierry de Bre- denrode (?). En maintes circonstances celui-ci aurait frus- tré le comte d'importantes sommes d'argent. Il l'accusait, par exemple, d’avoir composé avec les parties, alors que le trésor comtal aurait eu de grands profits à ce que la cause fut laissée au jugement des échevins. Il aurait reçu de l’ar- gent soit pour introduire à nouveau une affaire déjà jugée, soit simplement pour procéder à une arrestation. De plus, 1] aurait consigné dans ses comptes des sommes inférieures à celles qu’il avait touchées ($) et reçu hors de propos de nombreux dons ({).
(*) « Et chou fait, nous demandames à Berthelmeu devant dit s’il vausist aucene autre chose dire u metre avant contre le dit Thierry, car nous enten- dimes qu’il avoit pluseurs autres articles bailliet sus à le court. »
(2) Il prétendait d’ailleurs ne relever que les fautes commises par ce baïilli du 45 mai à la Toussaint 1321, et dans la seule châtellenie du Vieux-Bourg. Sa plainte débute par les mots : « Dit hes dat Dederye van Bredenrode ontfaen heift binnen der rekeninghe van half meye tot Heleghen dage int jaer XXI, in de baïillie van der Ouderborgh. » Thierry était déjà baïlli avant le 15 mai 1321, comme il le déclare dans sa défense.
(3) « Vord, dat Diederie ghehad soude hebben 50 s. gr. van Jan Wertmanne in Woestwinele, omme dat si hand an den bailliu van Somerghem ghedaen soude hebben, daer hi waer ne rekende 24 Ib. p. So andwoord Diederic, ende zeghet dat hoe hi ’t bezouc ghedaen hadde, de moeder van Janne liep te hove, ende seide dat de baiïlliu ghedaen hadde 1 onredelic besoue, ende dat niemen ne moeste spreken ten orconden no calaingnieren. So dat den bailliu omboden was ten hove mette lettren, oft so ware alse de vrouwe ghetoghet hadde, dat hi ‘t besouc wettelic dade, of dat hi quame te hove ende seide wat hire toe ghedaen hadde. Daer vaer Diederie twe warf te minen here te Curtrike, ende eens Le Ardenburch, so dat pais ghemaect was tjeghen Diederic 40 s, gr. Ende dat Diederic seide dat minen here ghene coste van den ridene rekenen ne wilde, so dat D. bi bespreke over sine coste van den drien varden vorseid, 10 s. gr. hadde. » (En marge, d’une autre main : « Absolutus ab isto arti- culo. ») (Défense du bailli, 2e rôle). — ({) V. p. suivante.
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Les quelques témoignages entendus dans cette affaire furent favorables à l’ancien bailli de Gand. Sur certains articles de la plainte, les enquêteurs trouvèrent la réfuta- tion du baïlli si satisfaisante, qu'ils négligèrent de leur propre mouvement d'entendre des témoins (!), sur d’autres ils notèrent que la partie plaignante était tombée d’accord avec le défenseur (°). |
Ainsi que dans la plupart de ces affaires, nous ne con- naissons pas l'issue de celle-ci. Mais l'opinion du conseil comtal sur les différents articles de la plainte nous est par- venue. La volumineuse défense de Thierry, soumise à cette cour ainsi que les autres pièces du procès, porte en regard de chacun des articles la décision des juges. Les observa- tions défavorables au baïlli y sont rares (*), et dans la plu- part des cas, celui-ci fut jugé innocent ({).
Cette cause ne clôt certes pas la série des actions isolées intentées aux baillis. Comme nous le verrons tantôt, on ne cessa de poursuivre les officiers prévaricateurs durant tout le x1v° siècle, et même avec une fermeté croissante.
(4) De la page précédente. — « Vord dat Meus zeghet dat Diederic ghehad soude hebben van dien van Botelaer, Heinric van Munte ende sinen broeder ende sine kinder, 16 s. gr., omme dat si wapen draghen souden moghen. So andwoord Diederic, ende zeghet dat die liede wel hem hoveschede ghedaen mochten hebben, maer dies ne ghedinct Diederic niet weder dat hem dese liede enech ghelt gaven, lettel of vele. Ende Diederic seghet dat elc man die bailliu te Ghent es, wel macht heft lieden oorlof te ghevene wapene te draghene, sonder dermede te mesdaene dies te doene hebbene, want kenden scepenen dat sijs te doene hadden, de baïlliu soud moeten ghedaghen omme ‘t beste. Ende daeraf dat Diederic hier of niet ne heft te andwordene. » En marge, et d’une autre main, on lit : « Li baillius ne le peut faire. ») (Défense du bailli, 2e rôle.)
(4) « Sour le quart article, le responce dou dit Thierry est toute clère, si qu'il ne convient mie que on enquerche. »
(2) « Sour le 9% article, le responce dou dit Thiéry est toute clère et Berthel- miu s'i assent bien. »
(3) On trouve des observations telles que celles-ci : « Li baillius ne pooit prendre les 4s. de gros. »; «Il ne devoit mie prendre ces deniers pour faire justice. » Parfois la cour demande des éclairecissements : «On saiche plus à cleir si che fu pour le voyage du Dam. »
(4) A côté de la réplique du bailli, on lit alors les mots : « Absolutus ab isto articulo. » On trouve la même mention sur deux des trois plaintes annexées aux rôles.
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Mais après 1322, nous ne possédons plus les enquêtes en elles-mêmes, contenant les très intéressantes dépositions des témoins ainsi que la défense des baillis.
Au début du règne de Robert de Béthune, durant la période troublée qui suivit la libération de la Flandre, les doléances étaient devenues si nombreuses, qu’en 1307-1308, ce comte ordonna une enquête générale sur tous les baïllis de Flandre. Ce système d'inspection, qui consistait à envoyer des commissaires chargés de recueillir les doléances des administrés, était nouveau en Flandre. Il était déjà depuis longtemps en usage en Angleterre et en France. On sait que dès le xri° siècle, dans le premier de ces royaumes, des « justiciarii » itinérants devaient exa- miner la gestion des sheriffs (1). En France, les enquêtes ordonnées par saint Louis sont restées célèbres (2. [l est probable que Robert de Béthune s’est inspiré de ce pro- cédé, encore en vigueur en France à son époque ($). En tous cas, les enquêtes flamandes présentent de l’analogie avec celles qui eurent lieu sur les terres royales. Ici aussi les auditeurs furent choisis parmi les membres de la « curia » du prince ({. Robert confia ces fonctions à deux conseillers, un ecclésiastique, maître Jacques de Roulers, doyen de Courtrai, et un laïc, Henri Evelbaren, cheva- lier (°). Tous deux nous sont bien connus par les nom-
(1) Cu. V. LanGLois, « Doléances recueillies par les enquêteurs de saint Louis ec des derniers capétiens directs » (Revue historique, t. XCIL, p. 1),
(2) Ibid. ; elles ont été éditées par L. DEuISLE au tome XXIV du Recueil des historiens de Gaule et de France.
(3) DELISLE, 0p. cit., préface, p. 12 et 143. L'exemple de Louis IX fut suivi par son frère, Alphonse de Poitiers, dans le Poitou, Saintonge, Venaissin, etc., et par son arrière-petit-fils, Charles, comte de la Marche et de Bigorre (1321). (Ibid., p. 11.) Ajoutons qu'il y eut des enquêtes générales dans le duché de Brabant en 1333, 1363 et 1389. Pror en publia quelques documents dans le Bulletin de la Com. roy. d'histoire, 4e série, t. IX, p. 49 et suiv. ett. XI, p. 179 et suiv. M. Bolsée, archiviste aux Archives générales du Royaume, se propese de publier ces enquêtes. (Ibid., t. LXXXVII, p. 8.)
. (4) I en fut ainsi en France, à partir de la seconde moitié du xure siècle. (LANGLOIS, op. cit., p. 4.)
(5) Nous ne possédons plus leurs commissions, mais leurs noms nous sont fournis par les comptes des baillis qui relatent leur passage, et aussi par cer- tains documents de l'enquête.
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breuses missions de confiance qui leur furent confiées par leur prince ({!{).
Jacques de Roulers et Henri Evelbaren visitèrent la plupart, sinon toutes les châtellenies de Flandre. Par les comptes des baïllis, chargés ainsi que leurs collègues fran- qais (2), de solder les frais des auditeurs, nous savons qu'ils passèrent dans les Quatre-Métiers entre le 2 novembre 1307 et le 13 janvier 1308 (3). Entre le 13 janvier et le 2 mai 1308,
(1) Jacques de Roulers fut un des délégués chargés de renouveler l’échevi- nage d’Alost en 1305 : « Pour le despens monsingneur de Boenem et maistre Jakemon de Rolers quant ils furent à Alost pour faire eschevins : 9 Ib, » (Compte de Hugues de Burst, baïlli d’Alost, rendu le 18 août 1305. Archives gén. du Roy., Chambre des Comptes de Flandre, comptes en rouleaux, car- ton 57, n° 1054); « plusseurs besoignes k’il fist délivrer pour monsigneur », lui valurent une gratification de 72 1b. (Compte de Thomas Fin, receveur de Flandre [Noël 1308-22 juin 1309]. Jbid., carton de la recette générale de Flandre, n° 4). En 1315, il est cité parmi les clercs comtaux qui vérifent les comptes du receveur prévaricateur, Thomas Fin, réfugié à Tournai (LimBurG- STiRUM, Codex diplomaticus Flandriae, IH, p. 253. Voir aussi G. Biewoo», Le régime juridique du commerce de l'argent de la Belgique du moyen âge, 1, p. 262). Quant à Henri Evelbaren, son nom apparait maintes fois dans les documents de l’époque. Il était issu d’une ancienne famille de vassaux du comte (Anno 1218. SERRURE, Cartulaire de l’abbaye de Saint-Bavon, n° 128, p. 102). Un Henri Evelbaren accompagna Gui de Dampierre à Tunis (GAILLARD, Archives du Conseil de Flandre, p. 46 et 72) et en captivité en France (Lim- BURG-STIRUM, 0p. Cit., I, p. 305). Comme Jacques de Roulers, il était attaché à la cour comtale (Compte du receveur Thomas Fin précité, sous la rubrique : « Sieles, harnas pour le conte et ses chevaliers et ses gens » : « It., pour une sièle ki fali à monsigneur Henri Evrebare, ki fali d’une autre livrée devant : 7 5 1b. », on lui confla aussi des missions, surtout des enquêtes. (Voir LimBurG- SriRUM, Coutume d’'Alost, p. 555 et SainT-GENois, Inventaire, n° 1135, p. 325.) Avec Siger de Courtrai, en 1307, il fut receveur dans le Vieux-Bourg, de la taille fixée par le Transport de Flandre (BERTEN, Coutume du Vieux-Bourg, Introduction, p. 14). Enfin, il fut bailli d'Audenarde en 1280 (Archives dépar- tementales du Nord, Chambre des Comptes, 4° cartulaire de Flandre, fol. 19vo, n° 55 (B, 1564) et d’Alost en 1286 (Prior, Cartulaire de l'abbaye d'Eenaeme, n° 380, p. 308).
(?) DELISLE, 0p. cit., préface, p. 4 et 5.
(3) « Item, paiet pour le despens monseigneur Henri Evelbardt et Jakemon de Rolers ; 39 1b. 17 s., par lettres de eus. » (Compte de Jean d’Alost, baïlli des Quatre-Métiers, rendu le 13 janvier 1308. Arch. gén. du Royaume, Ch. des Comptes de Flandre, comptes en rouleaux, cart. 93, n° 2009.) La date précise du passage des enquêteurs dans chaque circonscription ne peut être déter- minée ni par les comptes, ni par aucun autre document. Nous devons nous borner à constater qu’elles eurent lieu entre deux redditions de comptes de
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on les retrouve à Gand (‘), à Alost et à Grammont (2). Entre le ? mai et le 26 octobre « messire Henri Evelbaren et mesire Jakemont de Rolers... firent enqueste sur les bal- lieus » à Audenarde, où ils descendirent « à le mason Jehan de le Craye » (#). À la même époque « ils oïrent les plaintes sur les baïllus » à Ypres ({), à Furnes et à Nieuport (5). Les baïllis mis en cause furent nombreux. L'enquête, en effet, ne visait pas seulement les baiïllis en fonctions lors de la tournée des commissaires comtaux (6), mais naturelle-
baillis. Peut-être Henri Evelbaren inspecta-t-il vers la même date la ville de Bruges. Le compte de Jean de Ghisenghem, bailli de Bruges, rendu le 13 jan- vier 1308, contient en effet la mention suivante : « Pour les despens monsen- gneur Heinri Evelbaren fait à Bruges : 4 1b. 13 s., par lettres. » (Arch. gén. du Roy., Ch. des Comptes, comptes en rouleaux, carton 66, n° 1256.) Le fait qu'aucune plainte de la ville de Bruges ne nous soit parvenue, ne peut être tenue en considération, car nous savons par les comptes de baillis qu'ils visi- tèrent la châtellenie de Furnes, alors que nous ne possédons aucune plainte des habitants de ce territoire.
(1) VuyLsTEkE, Cartulaire, 1, p. 47. On y parle d'Henri « Hevelbaren et le doien de Courtrai ». Ce « doien de Courtrai » est très vraisemblablement maître Jacques de Roulers. De son côté, pendant le même laps de temps, ce dernier semble avoir visité une partie du Franc : « A segneur Jakeme de Rol- lers, prestre : 8 s 4 d, par lettres, pour ses despens à West-Eclo. » (Compte de Jean de Ghisenghem, rendu le 2 mai, /bid., carton 66, n° 1260.)
(?) Compte de Guillaume Bloc de Steenlant, bailli d'Alost, rendu le 2 mai 1308, 1bid., comptes en rouleaux, carton 57, n° 1068 : « Pour le despens mons. Henri Evelbare et maistre Jakemon de Rollers quand il fixent les enquestes à Alost : 19 1b. 13 s. et 7 d.; item, pour aus à Granmont : 141b. 75. et 6 d., dou commant mons., dont on a lettres. »
(3) Compte de Jean Stever, bailli d'Audenarde, rendu le 26 octobre 1308. Ibid., comptes en rouleaux, carton 61, n° 1160.
(#) Compte de Gautier de Mullem, rendu le 26 octobre 1308, 1bi4., comptes en rouleaux, carton 106, n° 2146 : « It., pour les despens des auditeurs, ki oirent les plaintes sour les baillius, c'est assavoir mesires Henry Evelbar et son compaignon : 20 Ib. »
(5) Compte de Gossuin de Lauvwe, baïlli de Furnes, rendu le 26 octobre 1308, Ibid., comptes en rouleaux, carton 82, n° 1650 : « Item pour les despens monsegneur Henri Evelbard et segneur Jakeme de Roullers, fais à Furnes pour les enquestes des baillius, dont on a leur lettres : 13 1b.; it., pour leur despens à Nuefport. dont on a leur lettres : 7 Ib. »
(6) Tous les documents relatifs à cette enquête sont conservés aux Archives de l’État à Gand, chartes des comtes de Flandre, dans le fonds Gaillard et ses suppléments. Voici les noms des baillis incriminés et qui étaient en fonction lors de l'enquête : à Gand, Henri de Lede (septembre 1307 à janvier 1310)
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ment aussi leurs prédécesseurs (1), même ceux qui avaient été baillis royaux pendant l’occupation française (?), et ceux qui étaient décédés au moment de l’enquête (#). On ne se plaignit pas seulement des baïllis, mais aussi de leurs subordonnés, sous-baillis (#)}, receveurs de briefs (5), ser- gents comtaux (‘}, gardiens de prison (7) et même de cer- tains seigneurs [5). |
Quoique le nombre des plaintes conservées soit assez important (?), nous savons qu’elles furent bien plus nom- breuses. Une liste des gens qui se plaignirent des officiers
(fonds Gaillard, n° 860) ; dans les Quatre-Métiers, Jean d’Alost (1307-1308) (Ibid., nos 829 et 858) ; à Alost, Guillaume Bloc de Steenlant (novembre 1307- octobre 1308) (1bid., nos 795, 900, 923 et 1000).
(4) A Gand : Guillaume van Leebrugghe (bailli en 1303) ({bid,, nos 798, 916 et 917), Michel Gasoghe, sous-bailli intérimaire (janvier-septembre 1306) (Ibid., n°s 827, 882 et 917), Daniel de Belleghem (septembre 1306-sep-. tembre 1307) (lhid., nos 785, 821, 858, 859, 878, 888, 907, 912 et 962, supplé- ment, R 10, et un document non daté du rebut). Dans les Quatre-Métiers : Jean Slever (vers 1307) (lbid., nos 857, 858, 862, 889 et 922). Dans le pays de Waes : Philippe Utenhove (/bid., n° 799). A Alost : Gilles de Lielaer (1304-1305) (Ibid., n° 869), Lambert le Poisson (septembre 1306-novembre 1307) (1bid., nos 846, 867 et 879), Jean Rabau (début du xrv® siècle) (/bid,, n°s 880, 905 et 906). Jan van Werebeke (début du xrve siècle) (/bid., n°s #37, 881 et 895). À Audenarde : Gautier de Mullem (octobre 1304-septemkre 1306) (Jbid., nos 828, 829 et 878), Jean de l1 Woestine (décembre 1306-novembre 1307) (Ibid., n° 884 et 898, suppléments 163, J 63, O 20, O 27). A Ypres, Jean de la Douve (octobre 1304- janvier 1306) (/bid., supplémeut P).
(?) Siger Coelssone, baiïlli royal du pays de Waes (/bid,, nos 913 et 915).
(3) Gilbert le Mil, en tant que bailli d’Alost (1295-1297) et bailli d’Aude- narde (1297) (Ibid., nos 866, 885, 893 et 1000).
(*) À Gand : Roelf Utenhove ({bid., n° 911) et Jeen de Lange (n°s 870 et 972); à Alost : Pierre ’t Kint (n°s 894 et 923).
(5) DE Pauw, Cartulaire historique et généaloyique des Artvelde, p. 51.
(6) A Gand : Jean Babelin, Gilles de Meester, Pieter van der Gote, Merlin, Siger van den Hove, Barthélemy de Wielmakcre, Willem de Piltre, etc. (lbid., nes 797, 820, 837, 838, 860, 861, 911, 924, etc.) ; à Alost : Thierry de Man, Gilles de Koist, Jean van Waelschbosch (n°s 865, 905 et 1001).
(°) Plainte contre Antoine de la Pierre (VuyisrekE, Commentaires aux comptes de la ville et des baillis de Gand, p. 108).
(8\ Plainte contre la dame de Nevele (1bid., p. 108).
($) La plupart de ces plaintes, conservées, comme nous l'avons dit, aux Archives de l’État à Gand, sont inédites. Quelques-unes ont été publiées dans Espinas et PIRENNE, 0p. cil., 11, p. 461 ; N. pe PAuw, Dit es Thesouch, p. xxxix
et xL; In., Cartulaire des Artevelde, p. 51; LimpurG-SriRum, Coutume d'Aude- narde, p. 27.
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comtaux de Gand et des Quatre-Métiers nous est par- venue {1} et elle nous permet de constater que nous ne pos- sédons qu’une partie des réclamations (?).
Comme en France (*), ces doléances devaient être remises par écrit aux enquêteurs. Le plus souvent le plai- gnant s'adresse à ceux-ci : « Par devant vous, sengneur auditeur, establi de par monsengneur de Flandre pour enquerre les torfais des baillius » ({)}, ou plus simplement « Ghi heren » ou « Siet ghi heren ». Parfois on cite le nom d’un des commissaires : « Voer enen edelen man, machte- ghen ende vroeden, minen here, den here Henricke Evel- bare, ruddere, so claghe ic... » (°). Beaucoup plus rarement la supplique est adressée au comte lui-même.
Parmi les plaignants on trouve des bourgeois des villes et des paysans. Ces derniers sont naturellement en majo- rité, la surveillance exercée par les échevinages urbains obligeant les baïllis à agir avec plus de circonspection dans les villes que dans les campagnes. Le nombre des bour- geois est même élevé quand on songe à toutes les garan- ties que les communes exigeaient des représentants du comte (6), et il est étonnant de voir que le magistrat d’une seule ville (Alost) (7) ait jugé bon de porter plainte contre
(1) Cette liste a été publiée par VuyLstekE, Commentaires aux comptes de la ville et des baillis de Gand, p. 107 et 111 Ge sont deux rôles de parchemin, conservés aux Archives de l'État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Gaillard, supplément M 79 et L 41, et portant au dos : « Che sont chil qu'on doit demander psur respondre as plainte k'on a fait sour eaus. » Au recto, se trouvent inscrits les noms des demandeurs et des officiers incriminés : « Claghe Symon Drieghe ende Jehan Drieghe over minen here Daniel van Bel- lenghem ; claghe Beate Appelmans over Gillis den Meester », etc.
(2) Des 69 plaintes indiquées dans cette liste, nous n'en avons eonservé que 27. D'autre part, cette liste n'est pas complète : nous avons retrouvé 15 plaintes qui n’y étaient pas mentionnées.
() LANGLOIS, op. cil., p. 4.
(*) Fonds Gaillard, n° 884 (cf. les formules pareilles employées dans les enquêtes françaises (DELISLE, 0p. rit., préface, p. 9).
(5) Fonds Gaillard, n° 797.
(6) Un homme dont l'épouse avait été injustement torturée par les sergents comtaux de Gand, déplore qu'un tel fait ait pu se passer dans une ville jouis- sant de franchises : « Ende dit es groet jammer dat men aldus ghedane dinc doet binnen eere vrier ende eere goeder stede. » (Ibid , n° 863.)
(7) Ibid., n° 998.
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son bailli, pour attentat aux privilèges. Quelques réclama- tions émanent de très pauvres gens, qui déclarent avoir été réduits à la misère par les spoliations du bailli (!}, d’autres proviennent de corporations, créancières de l’offi- cier comtal (?)}, et chose curieuse, on vit même un bailli déposer plainte contre un de ses collègues (3).
De quoi se plaignaient tous ces gens? Les méfaits et abus dénoncés aux auditeurs ne diffèrent guère de ceux que nous avons passés en revue lors des enquêtes particulières. Sur chacun des baïllis mis en cause pèsent des charges semblables. Prenons, par exemple, les plaintes émises contre les baïllis d’Alost (*. Gilbert le Mil, « sans loy et sans jugement » aurait saisi les biens et brülé la maison d’un vieillard, bourgeois forain de Grammont, pour un crime dont on accusait ses fils. Pourtant le plaignant n’était nullement responsable de ceux-ci, car, ainsi qu'il le déclare « s1 avoi mis mes deux fius fuers de men pain, et leur avoi donnet leurs biens pour faire leur volentei, ensi ke loys enseinge » (5). Il aurait maintenu un autre individu en prison, et refusé de le faire juger en dépit des ordres réitérés du comte. Bien plus, il l’aurait menacé de la peine de mort, si bien que pour se libérer, le pauvre homme, ter- rorisé, dut lui remettre une forte somme d'argent (6). Gilles de Lielaer aurait injustement confisqué 160 1b. 69 s. de gros tournois à Pierre le Pécheur, de Boulers-lez-Grammont. Cettesomme, Pierre la devait à des marchands de Bruxelles
(4) « Ende dat hiere omme eewelie arem man blijit. » ([bid., n° 878.)
(?) Plainte des bouchers de Gand contre Daniel de Belleghem (fbid., n° 883) ; plainte des « connestavles ende de selfscutters van Gheronstberghe » contre Lambert le Poisson, bailli d’Alost. Cette plainte se termine par cette menace : « Want, wet wel heren, min here van Vlaendren, noch sine baillius, en sellen de selfscutters niet wel hebben te haren ghebode tote anderstoent dat si ver- golden sijn. » (/bid., n° 846 )
(3) Jbid., n° 786. Plainte d'Hauwaert, bailli de Waes, contre Daniel de Bel- leghem, bailli de Gand.
(4) Les doléances des Gantois contre les officiers comtaux ont été analysées par Vuyisteke, Commentaires, p. 112 à 116.
(5) Fonds Gaillard, n° 864.
(6) Ibid., n° 866. On se plaignit également de Gilbert le Mil en tant que bailli d'Audenarde. « Sans cause nule renaule » il saccagea la maison de Jean de Vos, de Pamele, et y mit des sergents qui achevèrent les dévastations, volèrent tout l’argent, occasionnant pour 500 1b. de dommage (n° 8S5).
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et de Nivelles, et le baïlli aurait refusé de la lui rendre, malgré ses explications et ses pressantes sollicitations. Enfin, grâce à l'intervention du sire de Boulers et des éche- vins de Grammont, Gilles promit de faire juger la cause par ces derniers. Mais il ne tint jamais sa promesse (!). Le baïlli Lambert le Poisson aurait incarcéré un paysan, l’accusant d’avoir acheté des objets volés. Il ne l’aurait relàché qu’en lui extorquant 4 1b. Tout cela aurait été fait « sans loy et sans jugement et sans veritet nule sur li faire » (? Une autre fois il aurait brülé la maison et les granges de Lisbette et Jean de Clerc. Il aurait ensuite saisi le blé qu’il pouvait encore trouver dans leurs champs. I] leur aurait causé ainsi plus de 100 !b. de dommage, et tout cela pour un meurtre, dont en vérité Jean de Clerc avait été accusé, mais ensuite acquitté par les juges (#). La gestion du successeur de Lambert, Guillaume Bloc de Steenlant, provoqua de si nombreuses réclamations, que les échevins d’Alost jugèrent bon de dresser un long réqui- sitoire contre leur baïlli. Il était avéré que cet officier, ainsi que le sous-baïlli Pierre ’t Kint, avaient violés les privilèges de la ville en incarcérant, et même exécutant des bourgeois, sans jugement préalable des échevins (4). Non seulement Guillaume Bloc portait atteinte aux privi- lèges d’une des villes de son ressort, mais il n’hésitait pas à violer ceux de la ville d’Audenarde, située dans une chà- tellenie voisine. À la suite de certaine guerre privée, il avait arrêté un bourgeois de cette commune, ce qu’un baïlli d’Alost ne pouvait en tous cas faire, et de plus, ce bourgeois étant clerc, il le livra à l’official de Cambrai, ce qui était également contraire aux franchises d’'Audenarde, puisqu’un clerc, bourgeois de cette ville, pouvait opter entre la juridiction laïque ou ecclésiastique (°). Les méfaits et abus commis par Bloc de Steenlant ne se seraient d’ail- leurs pas bornés à ceux-là. Lors de la condamnation d’un
(4) Fonds Gaillard, n° 869.
(?) Ibid., n° 867.
(3) 1bid., n° 879.
(t) Ibid., n° 993.
(5) Les échevins d’Audenarde déclarèrent que cette plainte était justifiée. LimBurG-SriRum, Coutume d’'Audenarde, I, p. 27 et suiv.
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certain Guillaume de Waterloes, il aurait dévasté les biens de Gertrude van Borsebeke et de Jean Vranke, sous pré- texte que Guillaume de Waterloes possédait des droits sur leurs propriétés, ce qui était complètement faux. Non seu- lement le baïlli leur aurait causé pour 20 1b. de dommages, mais pour éviter de pires catastrophes, ils lui auraient donné 60 1b. S'étant ensuite adressés à la Justice, les éche- vins de Burst et d’Alost vinrent témoigner en leur faveur auprès du baïlli. Mais celui-ci se serait répandu en injures et leur aurait dit : « dat si wert waren dat men se slepte ende hinghe vor haer dore (1). » De plus, en saisissant les biens d’un certain Gilles Sercassone, beau-père de Calle et Liskine Hannoet, il aurait complètement dépouillé ces orphelins, car ces biens leur revenaient en grande partie de leur propre père (?). Les autres baillis d’Âlost, Jean Rabbau et Jean van Werebeke, et les sergents comtaux n'auraient pas mieux traité leurs administrés Les plaintes contre les officiers comtaux de Gand, d’'Audenarde et des Quatre-Métiers contiennent des griefs semblables : exac- tions, saisies arbitraires, menaces et violences, emprison- nements et tortures (*) injustifiés, exécutions sans con- damnation préalable, dénis de justice. S’il fallait ajouter foi à toutes ces doléances, nous devrions avoir une bien triste idée de l’administration de la justice au début du xiv® siècle. Il arrive certes que les témoins soient una- nimes à accabler le baïlli, parfois aussi les enquêteurs eux- mêmes déclarent que les faits avancés sont véridiques. Mais dans la majorité des cas il est impossible de démêler le vrai du faux, tout mécontent ayant probablement saisi l’occasion de l’enquête pour faire entendre des doléances({).
(2) Fonds Gaillard, n° 795.
(?) Même fonds, supplément 0 36.
(5) Dans trois plaintes, il est question de tortures infligées à des prévenus. Une femme des Quatre-Métiers déclare que le bailli la conduisit à Hulst « dar hi mi pijnde also als hi wilde » (fonds Gaillard, n° 821). Chrétien de Sause- makere déclare que le sous-baiïlli de Gand mena son fils « in ’t sgraven steen ende ghingene bernen stappans ende jammerlike tormenten » (n° 870). Un autre se plaint de ce que les sergents comtaux de Gand emprisonnèrent sa femme et la torturèrent. («cende jammerlike ende zwaerlike gepijnt ende gheanxent van haren live tot up de doot binnen der vangnessen ») (n° 863).
(4) Cf. l'opinion de M. Langlois sur les plaintes françaises, op. cit., p. 8.
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Les commissaires devaient recevoir les plaintes et aussi faire l’enquête, c’est-à-dire entendre les dépositions des témoins. Ces instructions semblent avoir été faites soi- gneusement. Les dépositions des témoins furent mises par écrit, et se retrouvent fréquemment soit au dos de la plainte elle-même, soit sur feuille séparée (1). On vit dépo- ser jusqu’à 18 témoins pour une seule plainte (?). D’anciens subordonnés des baïllis mis en cause, tel qu’un sous- baïilli (*) et un clerc de bailliage (*) vinrent témoigner, et on alla même jusqu’à interroger la veuve d’un baïlli sur la gestion de son mari (*). Enfin, il semble bien que pour éclaircir tel voint de l’administration de Jean de la Douve, baïlli d’'Ypres (1304-1306) on eut recours aux comptes rendus par celui-ci (°). On ne négligea naturellement pas
(1) « C'est li enqueste auwiit’par monseigneur Henri Evelbaren sur la plainte que Chrinstian Saussemakere a faite de Pieterkin, son, fils ». (Fonds Gaillard, n° 962.) La plainte, comme dans la plupart des cas, est en flamand, l'enquête est en français.
(2) Ibid., n° 962. :
(3) Ketele, sous-bailli d’Audenarde, dans l’enquête sur la gestion de Jean de la Woestine (Ibid , n° 898).
(4) Vinea, ancien clerc de Gilbert le Mil (Jbid., n° 864).
(5) « Li veve li Mil dist qu’elle ne seit niet, mes Vinea, qui fu son clers en seit parleer » (ibid , n° 866).
(5) On sait que les auditeurs passèrent par la châtellenie d'Ypres également. Pourtant aucune plainte ne nous en est parvenue. Nous croyons pouvoir rat- tacher à cette enquête une liste de personnes exécutées à Ypres, à l’époque de Jean de Ia Douve (Arch. de l'Etat à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Gaillard, supplément P [sans numéro]). Cette liste est divisée en quatre rubriques. La première comprend les personnes « ki justichiet sont [en le ville] d’Ypre dou mourdre dont il furent trouvé coupable [par] l'enqueste des 4 boines vil es ke il fissent sor eschevins d’Ypres » (cf. J. J. LamBin, Van den moord van eenige schepenen…, Ypres, 1831, in-40) ; la deuxième, « chil ki banit furent de tensement et de larenchin que on trueve es [briefs] des eschevins ki justichiet sont [en le ville] d’Ypre, ou tans ke Jehans de le Douvie fu bail- lius. »; la troisième « chil ki justichiet sont en le dite ville que on ne troeve point condampné de nul fait par les briefs que li eschevins ont donné sus. »: la quatrième rubrique enfin, contient les noms de « chil ki justiciet sont en le dite ville ou tans Jehan de le Douvie ki point ne sont condampné ou brief des eske- vins de nul fait, desqueles persones Jehans de le Douve ne fait nule mencion en sen brief d'y estre justichiet en sen tans de le baïllie. » Nous avons recher- ché dans les comptes de Jean de la Douve les noms mentionnés dans les trois premières rubriques (Arch. gén. du Roy., Ch. des Comptes, comptes en rou- leaux, carton 106, nos 2127 et 2137) el nous les avons retrouvés parmi les indi-
-)
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d'entendre les baiïllis et autres officiers mis en cause, et leur réplique fut souvent consignée à la suite des plaintes et des dépositions des témoins (1). Bloc de Steenlant et le sous-bailli ’t Kint, attaqués par le magistrat d’Alost, jugèrent même bon de rédiger une très longue défense dans laquelle ils réfutaient avec énergie les arguments de leurs administrés (2). Parfois, aux témoignages, les audi- teurs ajoutèrent leurs propres conclusions; ainsi, à propos d’une femme torturée par les sergents, ils déclarèrent : « Dit es wel gheproeft dat soe onscoudich was ende van der pine moëste sterven ($). »
Ce qui différencie fortement l’enquête flamande de celles qui avaient été ordonnées par les rois de France, c’est que les commissaires royaux étaient de véritables réforma- teurs : ils pouvaient prendre des décisions, prononcer des sentences (4). Quoiqu’en Flandre les suppliants aient quel- quefois donné aux auditeurs le nom de « berechters » (°) ou aient terminé leur plainte par des formules telles que « Ende bidden u heren, ter Gods willen, dat ghi se hier of houdt in rechte » (6), rien n’indique que ceux-ci aient eu également comme mission de juger les causes. Ce ne sont là que de simples formules (7). Après l’enquête tous les documents furent probablement transmis à la cour com-
vidus exécutés par ce bailli. 11 semble donc que Jean de la Douve ait fait exécuter un nombre considérable de personnes qui n’avaient nullement été condamnées à mort par les échevins.
(1) Par exemple : « Response mon seigneur Daniel à ce demande : noie que li fait ne fut mi fait par li » (fonds Gaillard, n° 870) ou « Messire Guillaume ne seit niet de ceste demande » (n° 911).
(?) «[Ghi] heren, ghi besoekers, dit es dandworde die min here Willem Bloc, bailliu van den lande van Aelst, ende Peter de Kint doen op de claghe die scepenen van Aelst ghedaen hebben vore u, heren. » (Fonds Gaillard, n° 998.)
(3) Même fonds, n° 868.
(4) Cu. V. LanGLois, Le règne de Philippe III le Hardi, p. 329 et suiv.
(5) «Tote hu heren berechters van den forfeten ende van overdaden der baclure in Vlaendren » (DE Pauw, Dit is ‘t besouch, p. xxx1x).
(6) Fonds Gaillard, n° 895.
(7) Dans une des réclamations on voit fort bien que les plaignants ignoraient qui devait juger leur cause « ...beclage ic, Gheile ende mine moeder, Gode onsen here, min here den grave, min here Heinricke Evelbarne, ende min here den baliu van Ghent, ende alle goeden lieden die ons hier of berechten moghen » (fonds Gaillard, n° 821).
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tale, qui elle seule connaissait des abus commis par les officiers du prince, ainsi que nous l’avons vu dans les enquêtes particulières (1).
Entreprise très probablement afin de remédier aux abus commis par les officiers comtaux après l’occupation fran- çaise, cette enquête générale ne possède ni le caractère strictement charitable des enquêtes ordonnées par saint Louis pour mettre sa conscience en repos (?), ni le carac- tère intéressé de celles qui furent faites sous ses succes- seurs, qui ne voyaient en elles qu’un moyen de faire rendre gorge aux officiers royaux (#). De plus, alors que ces tour- nées d'inspection étaient devenues un véritable procédé de contrôle en France, nous ne voyons rien de tel en Flandre : l'enquête de 1307-1308 cest un fait isolé. Mais ce n’est un fait unique qu’en tant qu’enquête ne visant que les officiers comtaux. En effet, quelques années plus tard, sans qu’il soit possible de préciser la date, peut-être vers 1319, Robert de Béthune, cherchant pour le repos de son âme et de celle de son père, à réparer les fautes commises durant leurs règnes, confia à des commissaires le soin d’ouir toutes les plaintes qu’on pouvait porter contre son prédé- cesseur et contre lui-même (#).
(1) C’est d’ailleurs ainsi aussi qu'il fut procédé lors d’une enquête générale faite dans la châtellenie de Furnes en 1357. (Voir plus loin, p. 99.) Quant aux sentences du conseil relatives à l'enquête de 1307-1308, aucune ne nous est parvenue. Quelques années après, en 1312, Gilles de Meester, ancien sergent comtal à Gand dont on s'était fort plaint en 1308, légua la moitié de ses biens au comte et reconnaissait forfaire « cors et avoir » s’il commettait de nouveaux méfaits. (Arch. de l’Ét. à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds autrichien, carton 1). Est-ce là un des résultats de l'enquête?
(?) LanGLois, Doleunces, p. 3.
(3) DELISLE, op. cil., préface, p. 12 et 13.
(4) Les documents relatifs à cette enquête sont également conservés aux Archives de l'État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Gaillard et suppléments). Si dans les plaintes reçues à cette occasion, les plaignants s'adressent simplement à des « signeur auditeur », dans d’autres ils indiquent nettement quelle fut la mission de ceux-ci : « Ghi heren, die sint over mins heren testement van Vlaendren » (n°s 935 et 949), « Heeren die sijn gheset in mijns heren stede van Vlaendren alse van den restore mijns heren sijns vader » (n° 822), ou « exécuteur de très excellent prinche monsigneur le conte de Flandre » (n° 934). Quelquefois ils font allusion au « salut de l’âme monsin- gneur » (n° 937). Le maïître-queux de la maison comtale demande au comte de
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À la différence des doléances recueillies en 1307-1308, celles qui furent ouïes dans cette nouvelle enquête ne visaient pas spécialement les abus commis par les officiers du prince (1). Si l’on se plaignit également des baillis, ce ne fut le plus souvent qu’en tant qu’exécuteurs des ordres comtaux, et les plaignants ne se font pas faute d'insister sur le fait que la responsabilité des abus retombe sur le comte (?) : le baïlli du Pays de Waes a interdit l'entrée de ce territoire à Daniel de Ponteraven, chevalier, caution des habitants de Waes lors de leur révolte en 1310. Mais le baïlli déclarait « dat hem myn here van Vlaendren est bevolen » (3). Une paix est rompue sur les terres du comte de Namur en Flandre, les fauteurs composent avec ce sei- gneur, et « che non contrestant, mesires de Flandre... fist tant faire par ses baïillius par manaches » qu’une des par-
ne pas l'oublier, ayant appris que « vous faites ordener vos testament » (sup- plément O 42). Il est donc probable que l'enquête eut lieu au moment où Robert de Béthune faisait son testament. Kervyn de Lettenhove assure (His- toire de Flandre, WT, p. 101-102) que Robert fit un premier testament en 1319. En tous cas, le 5 novembre 13292, le comte instituait ses exécuteurs testamen- taires (DEHAISNES et Fixor, Inventaire sommaire des archives départementales du Nord, t. LU, p. 313). Les plaintes relatives à cette enquête ont été longtemps confondues avec celles qui concernent l'enquête sur les officiers comtaux de 1307-1308, car de part et d’autre, les doléances sont adressées à des audi- teurs comtaux, et dans la seconde enquête, il est fréquemment question aussi de baillis. Aucune des pièces relatives à l'enquête de 1307-1308 n’est cancellée. Les plaignants s’y adressent souvent aux enquêteurs en leur donnant leur nom, ou en indiquant le but de l'enquête. Au dos, les inscriptions sont d'une même écriture. Tous les baillis mis en cause sont antérieurs à 1307-1308, ou en fonction à cette date. De plus, pour le bailliage de Gand, la plupart des plaintes figurent dans la liste publiée par Vuylsteke. Les documents relatifs a l'enquête de + 1319 se distinguent bien de ce premier groupe. Tous sont cancellés et portent au dos des mentions écrites visiblement par une même main. De nombreux plaignants s'y adressent aux exécuteurs testamentaires du comte, ou font allusion au repos de l'âme de ce prince. Ces réclamations ne coneernent qu'indirectement les baillis. Souvent il y est fait allusion à des événements postérieurs à 1308 et les